Entretien Marie Ndiaye
C'est un autre Mitterrand qui en 1982 a décidé d'abolir la censure. Si l'on m'avait dit il y a dix ans des
polémiques secoueraient la France parce qu'un député exigerait un droit de réserve d'un romancier, je ne l'aurais pas cru. Puisqu'on a fait un bouclier fiscal pour éviter la fuite des capitaux,
pourrait-on inventer un bouclier contre la connerie pour éviter que les artistes et les chercheurs ne quittent notre pays ? L'identité française est sans doute mieux défendue par Marie NDiaye,
qui vit à Berlin parce qu'elle trouve notre climat lourd, que par tel ou tel Mulliez réfugié en Belgique pour ne pas payer les impôts qu'il devrait en France. Non ? On pourrait exiler les députés
pour cause de propos anti-démocratiques : ne sont-ils pas une honte pour NOTRE identité française ? Alors même si vous n'êtes pas fans de Goncourt sur le principe, cette polémique est une raison
d'acheter le livre de Marie NDiaye. L'autre raison étant que son Goncourt ne lui enlève pas son talent d'auteur ni son charme entier et sincère.
Le ministre de la CultureFrédéric Mitterrand a estimé que la polémique entre Marie NDiaye, Prix Goncourt 2009, et le député UMP Eric Raoult, était "anecdotique" et "ridicule", dans un entretien à paraître dans Libération vendredi.
"En tant que ministre de la Culture, je ne veux pas entrer dans cette petite polémique que j'estime anecdotique et, pour tout dire, ridicule", a déclaré M. Mitterrand, estimant que l'un et l'autre avaient le droit de s'exprimer comme ils le souhaitaient.
"Je ne vois pas ce qui depuis le mois d'août a changé pour que je veuille revenir sur ces propos. Je persiste et signe", a déclaré sur France Inter la romancière, Prix Goncourt 2009 pour "Trois femmes puissantes".
Dans un entretien publié cet été par le magazine Les Inrockuptibles, elle avait notamment qualifié de "monstrueuse" la France de Nicolas Sarkozy : "Je trouve détestable cette atmosphère de
flicage, de vulgarité... Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux", déclarait-elle.
Avant même le début de la polémique, Marie NDiaye avait toutefois accordé un entretien lundi à Europe 1 dans lequel elle estimait ses propos "très excessifs".
Jeudi, Eric Raoult a lui même nuancé son propos en suggérant à Marie NDiaye non plus de respecter un "devoir de réserve", mais un "principe de modération".
L'élu de Seine-Saint-Denis avait interpellé mardi le ministre de la Culture sur les propos, selon lui "insultants", de la romancière, soulevant un tollé dans les milieux littéraires.
Pressés à la fois par Marie NDiaye et Eric Raoult de réagir, Frédéric Mitterrand a finalement estimé que l'un et l'autre avaient le droit de dire ce qu'ils pensent. "Je n'ai pas à arbitrer entre
une personne privée qui dit ce qu'elle veut dire et un parlementaire qui dit ce qu'il a sur le coeur (...) Ca me regarde en tant que citoyen, ça ne me concerne pas en tant que ministre", a-t-il
déclaré.
"Après l'intervention du ministre, Marie NDiaye estime la polémique close", indiquait-on jeudi chez son éditeur, Gallimard.
L'affaire a continué en revanche d'agiter les milieux politiques.
Martine Aubry, Première secrétaire du Parti socialiste, a condamné la "volonté de censurer la parole libre d'une écrivaine" et a demandé à Eric Raoult de "présenter ses excuses" à Marie NDiaye.
Et Ségolène Royal (PS) a estimé que "dans une démocratie il doit être possible de critiquer le pouvoir en place".
Le porte-parole du PS Benoît Hamon a affirmé jeudi qu'il attendait une "parole plus forte" de Frédéric Mitterrand dans la polémique suscitée par le député UMP Eric Raoult sur Marie NDiaye, prix
Goncourt 2009.
"Le devoir d'un écrivain, c'est de s'exprimer en toute liberté. Ce n'est pas un devoir de réserve, c'est un devoir de liberté", a réagi M. Bayrou. "Mais je dis qu'un responsable politique UMP qui
veut faire taire un intellectuel, c'est ne rien comprendre à ce qu'est la démocratie de l'esprit dans un pays", a ajouté leader centriste.
Le PCF a demandé pour sa part au ministre de la Culture de condamner les propos du député UMP et dénoncé un gouvernement qui "cherche maintenant à museler les artistes et à censurer leur liberté
d'expression". Et l'eurodéputé Europe Ecologie, Daniel Cohn-Bendit, a fustigé "la République des fayots", estimant qu'"il ne doit y avoir aucun devoir de réserve pour un intellectuel, comme pour
toute autre personne".
A l'UMP, le porte-parole adjoint, Dominique Paillé, s'est déclaré opposé à la "censure", tout en appelant Marie NDiaye à "la mesure" : "Je rappelle à Mme NDiaye que tout ce qui est excessif est
insignifiant. Et ce qu'elle a écrit ne correspond pas à la France de Nicolas Sarkozy. C'est à cent lieues de la réalité", a-t-il ajouté, estimant que l'écrivain avait "entamé sa propre
crédibilité".
"Si Marie NDiaye doit demander au ministre de la Culture ce qu'elle peut dire sans manquer de respect à Nicolas Sarkozy, quelle sera la prochaine provocation destinée à réveiller le ralliement de
l'extrême droite à la majorité présidentielle", s'est enfin interrogée la Ligue des Droits de l'Homme.


