Mardi 27 mai 2008

Amy Whinehouse sur scène...

Les temps changent. Pas nouveau. Mais le phénomène s’accélère. Du côté du trash, la mode n’est plus ce qu’elle était. La défonce, le glamour, le naufrage chic, vous me direz : rien de nouveau sous le soleil. Les nuits de l’élégant Léonard de Vinci, du besogneux Michel-Ange ou du mélancolique Botticelli, dans les bordels florentins, étaient on ne peut plus trash. On le murmurait jusque dans l’Allemagne de l’époque où le terme de florenzer désignait tout ce que la pudeur de l’époque n’osait pas mettre en mots.

Trash, certains artistes parmi les plus en vue l’ont finalement toujours été. La déchéance volontaire d’Oscar Wilde, le reniement de Rimbaud, l’opiomanie mystique de Cocteau, les nuits de Gainsbarre, la fin solitaire de Sagan, ou dans le sillage du rock décadent les délires productifs de Syd Vicious, la fin tragique de Kurt Cobain, on pourrait allonger la liste à l’infini en traversant les époques et les genres. Condamné par la morale, pardonné ou excusé au prétexte que la créativité naît de la destruction, le trash excite les foules comme excite les foules la chute des tragédies grecques. On aime tant voir s’effondrer les élites, et l’artiste n’est-il pas, comme le rappelait Maynard Keynes, l’être suprême que chacun envie, de l’entrepreneur qui compense son absence de désir par le désir d’argent au rentier, pâle masturbateur de sa propre existence ?

Ce qui est nouveau, c’est le déplacement de la focalisation de la société. L’artiste était jadis admiré pour son oeuvre ; il l’est désormais pour ses trébuchements, y compris les plus futiles, les plus artificiels, les plus calculés. Au point qu’on admire le faux pas y compris quand il advient au plus anodin héritier – et le terme est ici péjoratif. Au lieu d’admirer le chant de l’oiseau qui souffre, on s’intéresse à sa souffrance, pourquoi pas à l’instrument de sa torture. C’est, finalement, un accompagnement du grand retour du religieux, en tout cas du religieux qui glorifie la douleur comme le but ultime et rédempteur de la vie. «Ta douleur efface ta faute,» chantait Sanson, l’ex-alcoolique. Une régression, quoi, accompagnée par les outils de la régression sociétale que sont, dans leur utilisation dominante, les NTIC.

Bien sûr, on me dira, il y a Amy Winehouse, une véritable artiste, qui a su transformer son génie naturel en talent. C’est vrai, bien qu’il ne soit pas certain que la foule l’apprécie tant pour son art que pour ses frasques, son maquillage appliqué comme un acte de maçonnerie, son chignon ringard. Qu’elle ait du talent, au fond, n’est qu’un dommage collatéral. Ce qui alimente les gazettes, des plus basses aux plus hautes qui n’en finissent pas de ressembler aux autres en s’enfonçant dans la boue comme le Campanile de la place Saint-Marc, ce sont les dérapages. Il faut bien donner aux foules une compensation face à l’avenir morose que leurs élites préparent. Faut-il citer le vide fascinant - fascinant pour notre époque - de Pete Doherty et Kate Moss ? Pauvre Pete Doherty au talent occulté par la vie privée, l’hypercommunication sur son goût du crack, l’intérêt narcissique pour son propre désastre programmé comme une horloge grecque. Faut-il citer la bande du «Brit Pack», les Britney Spears, Lindsay Lohan, Paris Hilton que des médias en mal d’audience placent sur le devant d’une scène faite de sables mouvants ?

Faut-il citer la clientèle choisie de la Meadows Clinic, au coeur de l’Arizona, spécialisée dans les cures de réhabilitation de luxe à 4000 euros la nuit. Donatella Versace, Ben Affleck, Robbie Williams, Owen Wilson et tant d’autres font partie de la clientèle ? Et alors ? Et alors : quand on exploite la décadence pour en faire de la pub à grand renfort d’esthétisation - Lindsay Lohan défoncée dans sa voiture pour la marque American Appareal - on procède du même mouvement que quand une société moralisatrice condamnait la marge au bûcher. Ce que l’on glorifie n’est pas ce qu’on accepte ou que l’on comprend. C’est ce qu’on tient à distance pour ne pas le voir auprès de soi. Un refoulement plus sûr que le refus. Auquel s’ajoute, puisqu’il s’agit avant tout de faire du fric sur le dos de la misère morale, une vulgarité que toutes les grossièretés du monde ne sauraient égaler.

C.S.

par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Dimanche 18 mai 2008

 

 

C’est le 13 mai 1988 que le «James Dean du jazz», Chet Baker, tombait de la fenêtre de sa chambre d’hôtel à Amsterdam et trouvait la mort sur le trottoir en contrebas. Suicide ? Meurtre ? Accident ? Qu’importe ! Et surtout, quelle différence ? Quelle différence auc oeur d’une vie de violence qu’il construisit comme une lente déchéance, une dégringolade devenue mythe et qui finit comme elle le devait ? Reste la voix, le souffle léger sur la trompette ou sur les mots, la douceur  invraisembable, la langueur digne de l’été californien.

 

Chet Baker, trompettiste, chanteur, nous a laissé des milliers d’enregistrements dont la délicatesse le dispute à la sensation de  désespoir qui découle d’une presque totale absence d’énergie. Ses musiques semblent toujours issues de la torpeur d’une fin d’après-midi d’été sur les côtes d’Amalfi, quand la vie reprend à peine ses droits dans la brise du large après la canicule qui fige les choses et les êtres comme des statues de sel de la Reine de Saba.

 

Le beau gosse à la gueule d’ange, figure de proue du soft jazz californien des années cinquante, remplit alors les vitrines des disquaires d’Amérique et d’Europe, les unes des journaux spécialisés et les fantasmes des filles jeunes ou moins jeunes. Il fait partie de la légende du jazz aux côtés de Luis Armstrong, Billie Holiday ou Miles Davis.

 

Icône du monde musical des années 50-60, Chet mène une vie tumultueuse entre l’Amérique et l’Europe, les clubs, les femmes, l’alcool et les drogues. Ces dernières font de lui un vieillard avant l’âge et participent du long processus d’autodestruction qu’il tisse autour de lui. Plusieurs fois, il est arrêté, jugé, interné. En prison, il signe des autographes à ses gardiens. Quand il sort, il rachète une nouvelle trompette - il a vendu la dernière pour de la came -, reprend ses concerts à travers le monde, suit des cures de désintoxication sans vraiment de conviction, vend les enregistrements pirates de ses propres concerts sans en informer ses musiciens. Sa vie n’est qu’une longue fuite en avant. Mais on lui pardonne tout. Sa douleur efface ses fautes. Et la roue de son existence, calquée sur le modèle des tragédies grecques, trouve un point d’orgue dans le film que lui consacre le grand photographe Bruce Weber en 1987. Let’s get lost sera présenté au Festival de Cannes quelques mois avant sa mort. On l’y voit, déchiré, détruit, l’ombre de lui-même, le visage émacié qui semble ne tenir que grâce à une barbe d’une semaine, jeter en pâture au ciel de Californie un dernier chant du cygne plus pur que le cristal. Un dernier parce que toute sa vie fut un chant du cygne, son oeuvre tout entier appelle déjà la mort, l’immobilité, l’impossible paix de l’esprit, la minéralisation. L’oeuvre a dévoré l’homme. Ce qu’on appelle une Passion, à laquelle fait écho l’engouement que ses admirateurs du monde entier continuent de lui porter au rythme des publications qui éclosent à son sujet.

 

C.S.

 

A lire l’excellente biographie de James Gavin, «La longue nuit de Chet Baker», aux éditions Joelle Lesfeld - Denoël, 2008, 480 p. 29 euros.
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Dimanche 6 avril 2008

 

Le groupe fétiche de la scène visual rock japonaise des années 80 et 90 s’apprêterait à repartir en tournée.

 

Une bonne nouvelle pour les amateurs du visual rock japonais : après dix années de séparation, le groupe X-Japan renaît de ses cendres le temps d’un single, I.V., au titre mystérieux donc, qui prendra la place du générique de fin original du film Saw IV, une pratique promotionnelle classique au Japon. Pour satisfaire les anciens fans, le groupe a utilisé d’anciens enregistrements de Hide, un membre du groupe, sur le morceau. I.V. n’existe pour l’instant qu’en single et n’a été repris sur aucun album. Le groupe a annoncé qu’à l’occasion des concerts, il n’y aura pas de guitariste principal mais une dizaine de guitaristes différents qui reprendront les partitions de Hide à tour de rôle.

 

Hide, le guitariste du groupe, avait mis fin à sa vie le 2 mai 1998 en se pendant avec une serviette, choquant la scène japonaise, anéantissant ses fans dont plusieurs d’étaient suicidés à leur tour. Il avait alors fallu que Yoshiki, le leader du groupe, intervienne pour demander aux fans de garder la tête froide. Le groupe avait annoncé sa dissolution quelques mois plus tôt, le 22 septembre 1997, et Yoshiki avait composé une dernière chanson, The Last Song, avant que les artistes ne se réunissent une dernière fois au Tokyo Dôme le 31 décembre 1997 pour un émouvant concerte d’adieu, « The Last Live », joué à guichets fermés.

 

Fondé en été 1982, le groupe X-Japan est identifié comme un des phares du mouvement « Visual kei » japonais, avec entre autres Buck Tick ou Luna Sea. Inspirés par le groupe américain Kiss, les membres de X-Japan abordent un look provocateur et extravagant. La mise en scène et l’aspect visuel occupent une place importante lors des représentations du groupe, en live ou dans les clips. Apprécié surtout pour sa capacité à ne pas rester figé dans un genre, X-Japan va du métal le plus violent à la ballade la plus mélancolique. Son règne devait durer seize ans sur la scène musicale japonaise. Art of life, chanson emblématique du groupe, qualifiée d’  « œuvre » par certains, a la particularité de durer plus de trente minutes. Elle n’a été interprétée que trois fois en live. La plupart des morceaux de X-Japan sont composés par Yoshiki, élément central et meneur du groupe, et abordent les thèmes de la tristesse, de l’amour, du suicide – le père de Yoshiki s’est tué quand son fils avait dix ans – et de la mort.

 

Le « Visual kei » est un genre particulier et underground du rock japonais, apparu dans les années 1980, où l’esthétique visuelle des groupes et le concept qu’ils exploitent sont aussi importants que la musique. L’identité visuelle du « Visual kei » est influencée par les mouvements esthétiques du punk, du streetwear japonais, du gothique, des costumes traditionnels japonais mais aussi par le glam rock. X-Japan est considéré comme le groupe le plus représentatif du mouvement, d’abord parce qu’il en fut un des principaux fondateurs, mais aussi parce que le nom même du « Visual kei » est tiré du slogan de X-Japan : « Psychedelic Violence Crime of Visual Shock ». La grande spécificité du mouvement « Visual kei » est qu’il est quasiment impossible de le définir sur le plan musical, tant il cherche à mélanger les styles musicaux. Le son en reste principalement rock, mais passe du punk-rock au métal, sans oublier quelque hybrides étrangers.

 

Christian Soleil.

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Dimanche 6 avril 2008

 

Jean Maurice Eugène Clément Cocteau (5 July 1889 – 11 October 1963) was a French poet, novelist, dramatist, designer boxing manager and filmmaker. Along with other Surrealists of his generation (Jean Anouilh and Rene Char for example) Cocteau grappled with the "algebra" of verbal codes old and new, mise en scene language and technologies of modernism to create a paradox: a classical avant-garde. His circle of associates, friends and lovers included Jean Marais, Henri Bernstein, Édith Piaf and Raymond Radiguet.

 

Like Victor Hugo and Charles Baudelaire, he intended his artistic work to serve a dual purpose -- to be entertaining and political. The results played out in the theatrical world of the Grands Theatres, the Boulevards and beyond during the Parisian epoque he both lived through and helped define and create. His versatile, unconventional approach and enormous output brought him international acclaim. Cocteau was born in Maisons-Laffitte, a small town near Paris to Georges Cocteau and his wife Eugénie Lecomte, a prominent Parisian family. His father was a lawyer and amateur painter, who committed suicide when Cocteau was nine. At the age of fifteen, Cocteau left home.

 

Despite his achievements in virtually all literary and artistic fields, Cocteau insisted that he was primarily a poet and that all his work was poetry. He published his first volume of poems, Aladdin's Lamp, at nineteen. Soon Cocteau became known in the Bohemian artistic circles as 'The Frivolous Prince'—the title of a volume he published at twenty-one. Edith Wharton described him as a man "to whom every great line of poetry was a sunrise, every sunset the foundation of the Heavenly City..." In his early twenties, Cocteau became associated with Marcel Proust, André Gide, and Maurice Barrès. The Russian ballet-master Sergei Diaghilev challenged Cocteau to write for the ballet - "Astonish me," he urged. This resulted in Parade which was produced by Diaghilev, designed by Pablo Picasso, and composed by Erik Satie in 1917.

 

An important exponent of Surrealism, he had great influence on the work of others, including the group of composer friends in Montparnasse known as Les Six. The word Surrealism was coined, in fact, by Guillaume Apollinaire to describe Parade, a work which was initially not well-received. "If it had not been for Apollinaire in uniform," wrote Cocteau, "with his skull shaved, the scar on his temple and the bandage around his head, women would have gouged our eyes out with hairpins." Cocteau denied being a Surrealist or being in any way attached to the movement. In 1918 he met the 15-year-old poet Raymond Radiguet. The two collaborated extensively, socialized, and undertook many journeys and vacations together. Cocteau also got the youth exempted from military service.

 

In admiration of Radiguet's great literary talent, Cocteau promoted his friend's works in his artistic circle and also arranged for the publication by Grasset of Le Diable au corps (a largely autobiographical story of an adulterous relationship between a married woman and a younger man), exerting his influence to garner the "Nouveau Monde" literary prize for the novel. There is disagreement over Cocteau's reaction to Radiguet's sudden death in 1923, with some claiming that it left him stunned, despondent and prey to opium addiction. Opponents of that interpretation point out that he did not attend the funeral (he generally did not attend funerals) and immediately left Paris with Diaghilev for a performance of Les Noces by the Ballets Russes at Monte Carlo. Cocteau himself much later characterised his reaction as one of "stupor and disgust". His opium addiction at the time,Cocteau said, was only coincidental, due to a chance meeting with Louis Laloy, the administrator of the Monte Carlo Opera. Cocteau's opium use and his efforts to stop profoundly changed his literary style. His most notable book, Les Enfants Terribles, was written in a week during a strenuous opium weaning. It has been suggested that Cocteau's friendship with Radiguet was also an intense and often stormy love affair, but there is no documented evidence that this is true.

 

Cocteau's experiments with the human voice peaked with his play La Voix Humaine. The story involves one woman on stage speaking with her (invisible and inaudible) departing lover, who is leaving her to marry another woman, on the telephone. The invention of Alexander Graham Bell in 1875 grew out of the teacher of the deaf's long-time desire to develop a "harmonic telegraph" and the newer idea of a telephone. Leading up to the 1929/1930 theatrical production, Bell had won the prestigious Volta prize along with 50,000 francs from the Academie francaise in Paris in 1880 and the first transatlantic radiotelephone service had been laid in 1924. The telephone proved to be the perfect prop for Cocteau to explore his ideas, feelings and "algebra" concerning human needs and realities in communication. Cocteau acknowledged in the introduction to the script that the play was motivated, in part, by complaints from his actresses that his works were too much writer/directed dominated and gave the players little opportunity to show off their full range of talents. La Voix Humaine was written, in effect, as an extravagant aria for Madame Berthe Bovy. Before came Orphee, later turned into more of his more successful films; after came La Machine Infernale, arguably his most fully realized work of art. La Voix Humaine is deceptively simple -- a woman alone on stage for almost one hour of non-stop theatre speaking on the telephone with her (invisible and inaudible) departing lover who has decided to marry another woman. It is, in fact, full of theatrical codes harking back to the Dadaists' Vox Humana experiments after World War One, Alphonse de Lamartine's "La Voix Humaine", part of his larger work Harmonies Poetiques et Religieuses and the effect of the creation of the Vox Humana (Voix Humaine) an organ stop of the Regal Class by Church organ masters (late 1500s) that attempted to imitate the human voice but never succeeded in doing better than the sound of a male chorus at a distance.

 

Reviews varied at the time and since but whatever the critique the play, in a nutshell, represents Cocteau's state of mind and feelings towards his actors at the time:on the one hand he desired to spoil and please them; on the other, he was fed up by their diva antics and was ready for revenge. It is also true that none of Cocteau's works has inspired as much imitation:Francis Poulenc's opea of the same name, Gian Carlo Menotti's "opera bouffa" Le Telephone and Roberto Rosselini's film version in Italian with Anna Magnani L'Amore (segment: "Il Miracolo") (1948) to name the high point. There has also been a long line of interpreters including Simone Signoret and Liv Ullman (the play) and Julia Migenes (the opera). If not a zero degree turn work of genius, La Voix Humaine is an exceptionally rewarding phenome for artistic and social study. There are various theories about how Cocteau was inspired to write La Voix Humaine, one of the more intriguing ones being that he was experimenting with an idea by fellow French playwright Henri Bernstein. "When, in 1930, the Comedie-Francaise produced his La Voix Humaine...Cocteau disavowed both literary right and literary left, as if to say, "I'm standing as far right as Bernstein, in his very place, but it is an optical illusion:the avant-garde is spheroid and I've gone farther left than anyone else."In the 1930s, Cocteau had an unlikely affair with Princess Natalie Paley, the beautiful daughter of a Romanov grand duke and herself a fashion-plate, sometimes actress, model, and former wife of couturier Lucien Lelong. She became pregnant. To Cocteau's distress and Paley's life-long regret, the fetus was aborted. Cocteau's longest-lasting relationships were with the French actors Jean Marais, whom he cast in Beauty and the Beast and Ruy Blas, and Edouard Dermit, whom Cocteau formally adopted.

 

In 1940, Le Bel Indifférent, Cocteau's play written for and starring Édith Piaf, was enormously successful. He also worked with Picasso on several projects and was friends with most of the European art community. He struggled with an opium addiction for most of his adult life and was openly gay, though he had a few brief and complicated affairs with women. He published a considerable amount of work criticising homophobia. Cocteau's films, the bulk of which he both wrote and directed, were particularly important in introducing Surrealism into French cinema and influenced to a certain degree the upcoming French New Wave genre.

 

Cocteau is best known for Les enfants terribles the 1929 play, Les parents terribles the 1948 film, and the 1946 film, Beauty and the Beast. Cocteau died of a heart attack at his chateau in Milly-la-Foret, France, on 11 October 1963 at the age of 74, only hours after hearing of the death of his friend, the French singer Édith Piaf. He is buried beneath the floor of the Chapelle Saint Blaise Des Simples in Milly La Foret, Essonne, France. The epitaph on his gravestone set in the floor of the chapel reads: "I stay among you." In 1955 Cocteau was made a member of the Académie française and The Royal Academy of Belgium. During his life Cocteau was commander of the Legion of Honor, Member of the Mallarmé Academy, German Academy (Berlin), American Academy, Mark Twain (U.S.A) Academy, Honorary President of the Cannes film festival, Honorary President of the France-Hungary Association and President of the jazz Academy and of the Academy of the Disc.

 

C.S.

www.christiansoleil.com
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Dimanche 6 avril 2008

 

Edgar Morin est ce... quoi au juste ? Avec notre besoin permanent de mettre des étiquettes, comment rendre compte de la réalité complexe de la pensée d’un tel homme ? Sociologue ? Philosophe ? Historien ? Théoricien des sciences ? En partie mais pas seulement, un peu tout cela mais dans le même temps rien d’aussi étriqué. Toute sa vie, il a cherché à relier les domaines de pensée qui ne sont souvent dans le monde occidental que des domaines de propriété. Dans les années 1960 il invente la sociologie du présent et pense les grands événements et les mutations du monde, favorisant une approche multidimensionnelle et intuitive. Pas assez scientifique pour les scientifiques ; pas assez philosophe pour les philosophes ; trop humain, en somme.

 

Dès 1963 il devine, devant les rassemblements de jeunes et les violences générées par les concerts rock, l’émergence des mouvements de mai 1968. Pendant les événements, professeur à Nanterre,  il analyse à chaud les manifestations et revendications de la jeunesse. L’année suivant, il s’envole pour les Etats-Unis, où il observe les derniers temps de la contre-culture hippie : il prend conscience du besoin de communauté et de liberté qui se fait jour dans une société de confort et de consommation, c’est-à-dire de destruction. Il écrit alors son Journal de Californie qui fait désormais partie des classiques.

 

Déjà, sa pensée inconoclaste s’oppose au dogme de la société moderne. Pour lui, il s’agit évidemment, pour le salut de l’humanité, de favoriser le toujours mieux sur le toujours plus. Souvent impliqué dans les combats écologistes, il prône une écologie globale : fi des rafistolages et des mesurettes générés par une vision éclatée et ponctuelle des problèmes spécifiques de pollution : il faut selon lui remettre en cause les comportements, les modes de vie et les concepts ; l’homme doit faire sa métamorphose ou mourir.

 

Reconnu et admiré aux Etats-Unis, au Japon, en Amérique du Sud et ailleurs - une université porte son nom au Mexique - il reste controversé en France où l’on adopte volontiers ce que Cocteau appelait le style des familles - «Ailleurs on doit t’encenser, mais quand moi je te dis ce qui est...». Quelques années plus tard, il signe avec La Méthode six ouvrages successifs pour mieux comprendre le monde et l’homme, principalement à travers des réflexions sur la science, avec toujours cette volonté de penser la complexité, de voir global, de sortir du schéma étriqué des catégories, d’étudier les différents aspects de la réalité. Impossible à étiqueter, Edgar Morin. C’est presque son credo à lui. C’est évidemment un drame dans la société française engluée dans les étiquettes, les marques de fabrique, et qui préfère souvent l’image à la réalité, le mot à la chose, la virtualité à la vie réelle.

 

Quand il touche au cinéma documentaire sociologique dans les années 1970, il est un peu déçu par le résultat : les plus de vingt heures de tournage auraient dû donner lieu à quelque cinq heures de film, mais les nécessités de la standardisation de l’industrie cinématographique amènent la production à fabriquer un produit de une heure trente minutes.

Méconnu, l’homme a été comme chacun façonné par son enfance et sa jeunesse. Il perd sa mère à l’âge de huit ans. Comme on veut lui épargner le chagrin de sa mort, on lui annonce qu’elle est partie en voyage. Il comprend qu’on lui ment : c’est le passage immédiat dans l’âge adulte. Mais il ne peut pas prendre congé de celle qui était au centre de son monde. On sait depuis Freud quel sentiment de culpabilité est celui des enfants tôt orphelins : toute sa vie Edgar Morin cherchera la rédemption. A la mort de son père, il écrit un monument pour ce dernier : ce sera Vidal et les siens, monument réaliste et jamais idéalisé. De sa jeunesse à Ménilmontant, où il découvre avec enthousiasme le cinéma de son époque, il passe très vite, pendant la guerre, à la Résistance, où il travaille avec Marguerite Duras et tout le groupe de la rue Saint-Benoît qui comprendra aussi François Miterrand et son réseau. Chez Marguerite Duras, qui reçoit beaucoup, il croisera Queneau, Merleau-Ponty et quelques autres personnages qu’il admire.

 

Edgar Morin a réfléchi sur la violence. Il sait de quoi a besoin l’adolescent qui menace de basculer dans la violence. Pas de répression. Pas d’enfermement : d’amour, d’amitié, d’admiration. S’il cherche la vérité, Edgar Morin ne l’a pas toujours trouvée. Longtemps membre du parti communiste, il finit par comprendre que la situation difficile de l’URSS n’est pas seulement une étape provisoire vers un monde meilleur. Il s’oppose alors à la pensée stalinienne dominante et se fait exclure. S’il pleure la nuit de son exclusion, parce qu’il a «perdu une famille», il est joyeux au petit matin d’avoir retrouvé son autonomie de pensée. Jamais plus il ne sera membre d’un parti politique. Il écrit alors Autocritique pour tenter de comprendre comment lui, qui se croit intelligent, a pu à ce point se laiss

 

EDGAR MORIN : UNE PENSEE OUVERTE SUR LE MONDE

 

Edgar Morin est ce... quoi au juste ? Avec notre besoin permanent de mettre des étiquettes, comment rendre compte de la réalité complexe de la pensée d’un tel homme ? Sociologue ? Philosophe ? Historien ? Théoricien des sciences ? En partie mais pas seulement, un peu tout cela mais dans le même temps rien d’aussi étriqué. Toute sa vie, il a cherché à relier les domaines de pensée qui ne sont souvent dans le monde occidental que des domaines de propriété. Dans les années 1960 il invente la sociologie du présent et pense les grands événements et les mutations du monde, favorisant une approche multidimensionnelle et intuitive. Pas assez scientifique pour les scientifiques ; pas assez philosophe pour les philosophes ; trop humain, en somme.

 

Dès 1963 il devine, devant les rassemblements de jeunes et les violences générées par les concerts rock, l’émergence des mouvements de mai 1968. Pendant les événements, professeur à Nanterre,  il analyse à chaud les manifestations et revendications de la jeunesse. L’année suivant, il s’envole pour les Etats-Unis, où il observe les derniers temps de la contre-culture hippie : il prend conscience du besoin de communauté et de liberté qui se fait jour dans une société de confort et de consommation, c’est-à-dire de destruction. Il écrit alors son Journal de Californie qui fait désormais partie des classiques.

 

Déjà, sa pensée inconoclaste s’oppose au dogme de la société moderne. Pour lui, il s’agit évidemment, pour le salut de l’humanité, de favoriser le toujours mieux sur le toujours plus. Souvent impliqué dans les combats écologistes, il prône une écologie globale : fi des rafistolages et des mesurettes générés par une vision éclatée et ponctuelle des problèmes spécifiques de pollution : il faut selon lui remettre en cause les comportements, les modes de vie et les concepts ; l’homme doit faire sa métamorphose ou mourir.

 

Reconnu et admiré aux Etats-Unis, au Japon, en Amérique du Sud et ailleurs - une université porte son nom au Mexique - il reste controversé en France où l’on adopte volontiers ce que Cocteau appelait le style des familles - «Ailleurs on doit t’encenser, mais quand moi je te dis ce qui est...». Quelques années plus tard, il signe avec La Méthode six ouvrages successifs pour mieux comprendre le monde et l’homme, principalement à travers des réflexions sur la science, avec toujours cette volonté de penser la complexité, de voir global, de sortir du schéma étriqué des catégories, d’étudier les différents aspects de la réalité. Impossible à étiqueter, Edgar Morin. C’est presque son credo à lui. C’est évidemment un drame dans la société française engluée dans les étiquettes, les marques de fabrique, et qui préfère souvent l’image à la réalité, le mot à la chose, la virtualité à la vie réelle.

 

Quand il touche au cinéma documentaire sociologique dans les années 1970, il est un peu déçu par le résultat : les plus de vingt heures de tournage auraient dû donner lieu à quelque cinq heures de film, mais les nécessités de la standardisation de l’industrie cinématographique amènent la production à fabriquer un produit de une heure trente minutes.

Méconnu, l’homme a été comme chacun façonné par son enfance et sa jeunesse. Il perd sa mère à l’âge de huit ans. Comme on veut lui épargner le chagrin de sa mort, on lui annonce qu’elle est partie en voyage. Il comprend qu’on lui ment : c’est le passage immédiat dans l’âge adulte. Mais il ne peut pas prendre congé de celle qui était au centre de son monde. On sait depuis Freud quel sentiment de culpabilité est celui des enfants tôt orphelins : toute sa vie Edgar Morin cherchera la rédemption. A la mort de son père, il écrit un monument pour ce dernier : ce sera Vidal et les siens, monument réaliste et jamais idéalisé. De sa jeunesse à Ménilmontant, où il découvre avec enthousiasme le cinéma de son époque, il passe très vite, pendant la guerre, à la Résistance, où il travaille avec Marguerite Duras et tout le groupe de la rue Saint-Benoît qui comprendra aussi François Miterrand et son réseau. Chez Marguerite Duras, qui reçoit beaucoup, il croisera Queneau, Merleau-Ponty et quelques autres personnages qu’il admire.

 

Edgar Morin a réfléchi sur la violence. Il sait de quoi a besoin l’adolescent qui menace de basculer dans la violence. Pas de répression. Pas d’enfermement : d’amour, d’amitié, d’admiration. S’il cherche la vérité, Edgar Morin ne l’a pas toujours trouvée. Longtemps membre du parti communiste, il finit par comprendre que la situation difficile de l’URSS n’est pas seulement une étape provisoire vers un monde meilleur. Il s’oppose alors à la pensée stalinienne dominante et se fait exclure. S’il pleure la nuit de son exclusion, parce qu’il a «perdu une famille», il est joyeux au petit matin d’avoir retrouvé son autonomie de pensée. Jamais plus il ne sera membre d’un parti politique. Il écrit alors Autocritique pour tenter de comprendre comment lui, qui se croit intelligent, a pu à ce point se laisser gruger pendant tant d’années. «D’un côté je regrette mes erreurs intellectuelles, d’un autre côté je ne regrette rien.»

 

Le problème de l’intellectuel selon Edgar Morin : «Prendre le concept pour la réalité, prendre l’idée pour la vérité. L’intellectuel doit cesser de se prendre pour le propriétaire de la vérité.» Face aux événements tragiques du monde, il reste «un optimiste confiant dans la possibilité de l’improbable», fidèle à son éthique de «résistance à la cruauté du monde».

 

«Ce qui nous conduit vers l’abîme est peut-être ce qui nous conduit vers le salut», conclut ce penseur animé depuis toujours par un sentiment de solidarité planétaire.

 

C.S.er gruger pendant tant d’années. «D’un côté je regrette mes erreurs intellectuelles, d’un autre côté je ne regrette rien.»

 

 

 

Le problème de l’intellectuel selon Edgar Morin : «Prendre le concept pour la réalité, prendre l’idée pour la vérité. L’intellectuel doit cesser de se prendre pour le propriétaire de la vérité.» Face aux événements tragiques du monde, il reste «un optimiste confiant dans la possibilité de l’improbable», fidèle à son éthique de «résistance à la cruauté du monde».

 

«Ce qui nous conduit vers l’abîme est peut-être ce qui nous conduit vers le salut», conclut ce penseur animé depuis toujours par un sentiment de solidarité planétaire.

 

C.S.
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Dimanche 6 avril 2008

 

 

Anachronique ! Publier un livre de mémoires de Marianne Faithful dans notre époque anti-tabac, cela relève de l’acte le plus révolutionnaire qui soit. Et il faut, en plus, que cela se passe en Angleterre ! Où va le monde ?

 

Avec Mémories, dreams and reflections, celle qui fut l’égerie des Stones, l’amie de Cecil Beaton comme de Francis Bacon, celle qui scandalisa la Grande-Bretagne bien-pensante des années 60 et 70, et qui fut au coeur de scandales médiatiques liés au sexe et à la drogue, raconte son parcours personnel et professionnel, ses doutes et ses errances, le tout sur un ton direct et sans fard.

 

La maîtresse vieillissante mais tonique d’Intimité de Patrice Chéreau, la mamie branleuse du film plus récent Irina Palm, se révèle à nous comme une survivante. Autour d’elle, ses amis sont pour la plupart tombés un à un. Désormais sexagénaire, la grande dame au physique épaissi mais au regard toujours ravageur et au sourire carnassier continue d’écrire, d’enregistrer, de tourner sur les scènes du monde.

 

Son livre est une bouffée d’air frais structuré comme le sont malgré elles les volûtes de fumée qui montent de sa cigarette. La pensée s’enroule, se déroule, se noue et se dénoue, comme l’esprit se joue des images, des rêves et des souvenirs, sans se soucier vraiment de l’absurde chronologie, qui n’est au fond qu’une vague illusion des hommes.

 

Memories, dreams and reflections, de Marianne Faithful, Fourth Estate Ed., London, 310 p.  17,99 livres sterling.

 

C.S.
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Jeudi 3 avril 2008

S
"Spring" by Duncan Grant.

Quand l’enfant s’est approché, dans la station de métro d’Ueno, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un mendiant. C’était un petit garçon d’une douzaine d’années, très mince, très pâle, joli comme une fille, et dont les yeux bridés avaient l’air d’un trait à l’encre de Chine sur une porcelaine. «Est-ce que je peux prendre une photo avec vous ?» a-t-il demandé en japonais. Je n’étais pas très sûr du sens de sa phrase, mais sa mère, qui suivait juste derrière, me montrait l’appareil photo déjà armé. «Il vous trouve un beau visage, expliquait-elle en s’excusant, il vous trouve beau». J’acceptai, bien sûr. Comment refuser ? Le petit garçon s’est approché de moi, j’ai posé la main sur son épaule. Il souriait aux anges. Après la double photo, la maman m’a demandé mon prénom. Nous avons pris le même métro pour Asakusa. J’ai vu qu’elle notait le prénom dans un carnet. Sur le trajet, le petit garçon me regardait avec amour, et la maman hochait la tête pour manifester sa reconnaissance. Je me contentais de sourire. Comment pouvaient-ils savoir que ce n’était pas moi qui leur faisais un don, en acceptant de poser pour eux, mais eux qui me mettaient du soleil au cœur ?

 

C’était mon dernier jour à Tokyo. Un jour de pluie, de cette pluie d’août qui ressemble à la mousson : drue, dense, ininterrompue. La grisaille du ciel paraissait se réverbérer sur le béton des immeubles de la ville et sur mon âme. J’éprouve toujours une certaine tristesse à quitter Tokyo, et plus généralement le Japon, parce que le sens du don des Japonais va me manquer jusqu’à ma prochaine visite. Il y a ce geste tout simple dans le moindre café ou restaurant, qui consiste à vous donner, dès l’entrée, une serviette humide pour vous rincer les mains, et selon les cas un verre d’eau fraîche ou du thé vert. Il y a cette manière, dès que vous vous arrêtez dans une rue de Tokyo, de Kyoto ou d’Osaka, de vous interpeller pour savoir si vous êtes perdu, si vous cherchez votre chemin. Il est impossible pour un étranger de déplier une carte dans la rue : il sera pris en charge avant, par un jeune punk anachronique, un homme d’affaires grisonnant, une jeune fille hyper maquillée en minijupe ou une dame en kimono.

 

En arrivant à Kyoto, l’autre jour, comme je cherchais la direction de mon ryokan[1] en sortant de la gare, un jeune couple s’est approché de moi. Je leur ai donné le nom de l’auberge et ses coordonnées. Le garçon a téléphoné depuis son portable pour demander à la réception où se situait exactement l’auberge. La jeune fille m’a abrité sous son parapluie. Ils ont ensuite pris un bagage chacun et m’ont accompagné jusqu’à l’adresse indiquée. A Hiroshima, quelques jours plus tard, même chose : je demande à une jeune femme en tailleur, très élégante au demeurant, quel bus je dois prendre pour me rendre au musée de la bombe atomique. Ni une ni deux, elle téléphone à son bureau pour annoncer qu’elle sera en retard, et m’accompagne jusqu’au musée, ce qui équivaut à une heure de trajet environ. Je ne parle pas de cet étudiant qui fait sauter ses cours pour m’accompagner jusqu’à mon hôtel à Osaka parce qu’il craignait que, fatigué, je ne m’endorme dans le métro et que je rate ma correspondance. Ni de ce vieux monsieur à la barbiche en pointe qui s’approche de moi au musée d’art moderne de Kamakura : «Bonjour, monsieur, me dit-il dans un excellent français. J’ai vu dans le livre d’or que vous venez de signer que vous êtes français. Aussi je voudrais vous offrir le catalogue de l’exposition. Les oeuvres que vous admirez sont celles de mon épouse. Elle est décédée voici quatre ans. Voici le catalogue. J’aime beaucoup la France où j’ai fait toutes mes études. Je suis trop vieux pour y retourner. Ce livre emportera un peu de ma mémoire dans votre pays.» Le vieux monsieur s’appelle Haruhiko Yasuda. Il est l’un des plus grands sculpteurs contemporains que le Japon connaisse.

 

Il y a quelques temps, à Nikko, ville de temples au Nord de Tokyo, un autre monsieur d’un certain âge m’aborde dans la rue : mon appareil photo était tombé de mon sac, il m’a couru après pour me le rendre. Avec sa jeune amie, qui est aussi son étudiante, nous prenons le même bus pour aller visiter un monastère dans la montagne. Il est peintre, expose dans les musées d’art moderne du monde entier, vit à New-York avec sa famille et donne des cours d’art plastique à l’université de Tokyo. Il m’invite au vernissage d’une exposition de ses oeuvres dans une galerie de Ginza le lendemain. Là, il me fait la surprise de ne servir que du vin français, et de me présenter à tous comme si c’était un honneur pour lui de m’avoir comme invité. Je partage un repas avec une poignée de ses amis et lui, il me fait un portrait au dos du catalogue de son exposition, et m’invite ensuite en tête-à-tête dans un bar qui ne passe que des chansons de Barbara, quelque part dans Roppongi. Nous terminons la soirée dans un karaoké. Voilà le sens du don à la japonaise : du don pour rien, du vrai don, du don pour l’autre, pour l’instant partagé, sans aucun espoir, surtout pas, de construire une amitié, de bâtir une relation, juste pour le bonheur éphémère, fugace, d’être ensemble, de voir éclore sur un visage un sourire, comme une fleur de cerisier au printemps qui, sitôt ouverte, disparaît à tout jamais dans son instant d’éternité.

 

En sortant de la station d’Asakusa, j’ai regardé s’éloigner l’enfant. Il s’est retourné plusieurs fois. C’est un enfant : il ne sait pas qu’on ne se retourne pas. J’ai marché le long de la Sumida qui roulait des eaux tumultueuses. La flamme de Philippe Stark, sur l’immeuble Asahi, était nimbée de brume. J’ai traversé le pont Azumabashi, longé l’autoroute suspendue jusqu’à Sumida Park. Je m’en souviens : c’est la promenade que j’ai faite en arrivant à Tokyo pour la première fois, il y a déjà pas mal d’années, tout juste débarqué de l’aéroport de Narita. Ce square abrite des arbres d’essences diverses, une butte de terre, un étang, une poignée de rochers comme un jardin zen improvisé. J’avançais sous une pluie battante. A un moment donné, les souvenirs de cette première errance dans le parc étaient si prégnants que je ne savais plus si je venais d’arriver pour la première fois à Tokyo, ou si j’y étais désormais chez moi. Je ne savais plus si j’étais l’enfant au doux sourire ou cet étranger qui avait accepté de lui donner son image. Je ne savais plus si j’étais un des ces sans-abri qui vivent sous des tentes dans les parcs de Tokyo ou ce voyageur esthète qui veut toujours créer des liens entre les choses. Voilà que je devenais goutte, flaque, étang. Voilà que j’étais aussi la pluie.

 

Il paraît que c’est juste ça, l’illumination.

 

Sumida Park, Tokyo, 28 août 2004.



[1] auberge traditionnelle.

par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Jeudi 3 avril 2008

 

Cinétévé et Arte France sortent un DVD intitulé La passion selon Mehdi, un film du réalisateur Bernard George qui retrace l’ascension récente du torero Mehdi Savalli. Depuis son plus jeune âge, ce virtuose de la tauromachie a été entraîné et suivi par Paquito Leal. Pour Mehdi, Paquito est plus qu’un père : son mentor, sa présence, son chemin de vie. En son temps, Paquito lui-même fut nommé «l’enfant prodige» et il sait mieux que quiconque combien la tauromachie est une discipline à part, une façon de regarder le monde. Le film, s’il retrace l’enfance de Mehdi, met surtout en scène l’année 2006, une saison décisive pour le jeune Mehdi, qui vient à peine d’avoir vingt ans et que réclament déjà toutes les arènes de France et d’Espagne. Sacré meilleur espoir, il est alors en route vers l’alternative, qui le verra devenir officiellement matdor de toros.

 

C’est une histoire «fiévreuse et rêveuse, une adolescence,» comme l’écrit Jacques Durand dans Libération, «une histoire de taureaux, donc de vie, de fringale et de rage de vaincre. Ce pourrait être un roman de Jack London. C’est un road movie intense et intime.»

 

Croisé à l’Auberge espagnole, au coeur du vieil Arles, après la corrida du 23 avril qui lui a permis, malgré des températures nordiques, de couper l’oreille de son premier toro, Mahdi Savalli, tout sourire, évoque sa carrière à peine entamée : «Au début, j’allais à l’école taurine d’Arles avec mes copains, pour m’amuser, un peu comme on jouait aux toros dans la cour du collège. Mais le collège, c’était pas trop pour moi. J’ai arrêté à la fin de la troisième. Peu à peu, je me suis consacré au toro et rien qu’à ça. On ne peux pas penser à autre chose si on veut être torero. C’est un sacerdoce, une obsession, une passion. On ne peut même pas être amoureux. Le toro, c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre.»

 

De père italien et de mère marocaine, Mehdi a grandi dans le quartier populaire de Barriol, en Arles. Il a une dizaine d’années quand il débarque à l’école taurine d’Arles, où il est bientôt remarqué par Paquito Leal. Le fondateur et directeur de l’établissement a une façon bien à lui de former ses jeunes, laissant chacun exprimer sa personnalité et son style. Quoi de commun en effet entre un Juan Bautista, un Sébastien Castella et un Mehdi Savalli ? Chaque torero a sa manière, son vocabulaire, sa grammaire. Pas question donc de les cloner pour qu’ils lui ressemblent. Un travail de mentorat et d’accompagnement qui n’est jamais un enfermemenr.

 

«Bien sûr, poursuit Mehdi, au début on a peur du toro. La peur est toujours là. Elle te suit. On apprend à la dépasser, à vivre avec. Sinon, on fait un autre métier. On pense tout le temps à la mort. En même temps, on n’y pense pas. A vingt ans, l’âge de la jeunesse, le plus bel âge de la vie, c’est un peu étonnant, non ? Mais c’est comme ça. On a ça en nous, gravé. Au début, je travaillais surtout au sentiment, à l’affectif. Puis on ajoute la technique. C’est ce que je fais. Mais le sentiment reste toujours. C’est d’abord une intuition. Par exemple, quand on se met le dos au toro, c’est que cela ne risque rien. On le sait par expérience. C’est le métier. Enfin, en général. Mais quand le public se met alors à crier, c’est qu’il se passe quelque chose. On le sait aussi !»

 

Mehdi Savalli est «un Français qui a une tête d’arabe», comme le rappelait sur un ton clairement xénophobe une présentateur télé espagnol peu enclin à respecter un torero qui n’est pas du pays. Son teint mat, son sourire éclatant ont déjà inspiré le peintre Gaillard, qui a brossé un portrait sensuel et divin de Mehdi.

 

Le film de Bernard George montre la relation exclusive, amoureuse, qui lit le jeune Mehdi à son mentor. Comme toute relation amoureuse, elle se terminera par une rupture, le jour où le jeune homme décidera qu’il est temps de franchir un nouveau cap. Chacun le sait. Chacun, sans doute, redoute un peu ce moment mais s’y prépare. Il n’y a pas de place pour la nostalgie dans la carrière d’un torero, le seul artiste qui chaque jour est prêt à mourir pour créer un chef-d’oeuvre. Ce qui se trame est d’une autre importance.

 

Torero, ce n’est pas tous les jours la vie rêvée. D’abord, cela coûte cher. Il faut payer les picadors, le matériel, les capes, les déplacements, les séjours, la communication. «On arrive à faire des économies, souligne Mehdi. Par exemple, quand je vais en Espagne, à Madrid ou ailleurs, je dors chez l’habitant. J’économise ainsi l’hôtel. Je peux vivre deux semaines avec 500 euros. Quand on n’a pas encore d’engagements, il faut bien se débrouiller comme on peut».

 

propos recueillis par C.S.

 

La Passion selon Mehdi, DVD produit par Cinétévé et Canal Plus, comprend plusieurs films dont :

- La Passion selon Mehdi, 1h17 ;

- A l’ombre des arènes, un feuilleton sur l’école taurine d’Arles, 4 x 28 mn ;

- Gaillard, le portrait de Mehdi, au coeur de l’oeuvre dans l’atelier de l’artiste, 10 mn ;

- Paquito Leal, entre... Sol y Sombra, vingt ans plus tôt, Paquito Leal, matador de toros, 20 mn.
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Jeudi 3 janvier 2008
 
JULIEN GRACQ : LE SOLITAIRE DE SAINT-FLORENT-LE VIEIL
 
Julien Gracq est mort le 22 décembre 2007 à Saint-Florent-le-Vieil. Jusqu’à la fin de sa vie, il aura joué les discrets. Mourir au beau milieu des fêtes de fin d’année ! Voilà qui n’arriverait pas à d’autres auteurs ou artistes, plus soucieux d’exploitation médiatique de leur image que de sacrifier aux exigences de leur art. Imagine-t-on Jean d’Ormesson s’éteindre le jour de la Toussaint ? Régine défaillir autrement qu’en courge pour Halloween ? Carla Bruni ailleurs qu’en fève fourrant une couronne des rois ? Arielle Dombasle autrement qu’empaillée au musée Grévin en remplacement de sa statue de cire ? BHL à un autre moment qu’au 20 heures de France 2 ?
 
Non, trêve de plaisanterie. On ne peut pas imaginer ça. On ne peut guère imaginer, non plus, un auteur refusant le prix Goncourt. C’est pourtant ce que fit Gracq, jadis, en 1951. Auteur singulier donc. Auteur d’exception à l’œuvre riche et complexe. Plus complexe bien sûr que le chef d’œuvre auquel on se borne généralement à l’associer, Le Rivage des Syrtes. Cocteau avait coutume de dire – mais il visait Sartre – que c’était une chose de refuser le Nobel, encore faut-il ne pas l’avoir mérité. Eh bien, Julien Gracq n’avait pas mérité le Goncourt. Il avait même tout fait pour ne pas l’obtenir. Loin d’être un auteur conventionnel, en effet, il avait, à sa manière, révolutionné la littérature européenne, comme ont pu le faire avant lui un Marcel Proust en France, ou des auteurs comme Virginia Woolf ou James Joyce pour la Grande-Bretagne.
 
A 94 ans, l’auteur de « la Littérature à l’estomac» n’avait rien perdu de sa liberté grande. L’indifférence aux honneurs et le dégoût de paraître avaient été le secret de sa longévité. Gracq semblait avoir toujours l’âge insolent auquel, pour «le Rivage des Syrtes». Sa seule concession à l’immortalité – «la permission de continuer à vieillir une fois mort» – tenait dans deux beaux volumes de la Pléiade. Car le romancier d’«Au château d’Argol» était le seul écrivain vivant à être relié pleine peau souple et doré à l’or fin. D’ailleurs, depuis que ses romans, essais et carnets avaient été rassemblés sur papier bible, il n’avait jamais cru nécessaire de les augmenter. Cela faisait douze années que l’écrivain des Mauges se taisait, baigné dans un silence «douceâtre de prairie d’asphodèles». S’il n’avait plus le désir de publier, craignant «le livre de trop», il me confiait avoir besoin d’écrire un peu chaque jour. «Par hygiène, ajoutait-il, et pour exercer la mémoire des mots.» Sans les essais et les thèses à lui consacrés, jamais il ne se serait retourné sur son passé littéraire. Ni sur l’illusion flaubertienne, longtemps caressée, de voir ses livres tenir si bien à la langue qu’ils auraient été intraduisibles.
 
On les entend, les commentateurs, les politiques, les médias, depuis quelques jours. Les nécros, il faut dire, étaient prêtes depuis un moment. Julien Gracq lui-même commençait de se sentir surnuméraire. On se souvient de ce mot savoureux du grand écrivain allemand Ernst Jünger, interviewé à l’approche de son cent-unième anniversaire : Les cent premières années, c’était très bien. Depuis quelques mois, je commence à trouver le temps long.

Julien Gracq a toujours fui les cercles littéraires, et la médiatisation. La télévision n’apporte rien à montrer le corps de l’écrivain quand c’est le corpus de son œuvre qui fait l’homme. Il a toujours veillé à choisir ses rares confessions, préférant la plume pour s’exprimer, comme en 1985, quand il livre sa vision de la littérature dans son essai En lisant, en écrivant.. Il se moquait des critiques acerbes des observateurs qui ont vu dans sa décision de ne pas publier ses écrits en édition de poche l’expression d’un élitisme suranné. Dans Libération du 3 janvier 2008, Léon Mazzella évoque ses rencontres avec le grand écrivain qu’il admirait mais qui pensait que la rencontre par les livres se suffit à elle-même, parce que c’est dans les livres qu’on trouve le plus sûrement leurs auteurs.
 
« Au fil de nos rencontres et au rebond de ses phrases - il avait une tchatche ! -, j’appris ces petites choses qui ne sont pas dans les livres. En visitant mon monument préféré, j’avais l’impression de visiter Stendhal ou Proust. Le grand écrivain des confins et de l’attente, l’essayiste hiératique et rigoureux, impeccablement fidèle à ses maîtres, était là. Chétif et curieux. Une sensation étrange me saisit, qui me reprit à chaque fois. Je fus surpris d’entendre son opposition, à propos de l’idée de voir ses livres repris en poche : «Cela ne rapporte rien à l’auteur ! Je lisais des Simenon, jeune, dans le Paris-Angers, et une fois leur lecture terminée, je les abandonnais sur la banquette comme des journaux. Ce sont des jetables qui ne méritent pas qu’on s’y attarde.» Son aversion se doublait de la satisfaction de savoir que cinq mille Rivage des Syrtes «sortaient» chaque année. Je rétorquais, au moment de la parution de Belle du Seigneur en Folio, le succès de cette édition courante. Il m’avoua, un peu gêné, ne pas avoir encore lu le roman emblématique d’Albert Cohen. Je le lui adressai aussitôt revenu à Paris. Il le lut poliment. »
 
Gracq était finalement quelque chose comme un romantique. Pour lui le lecteur noue une relation intime avec le livre, une relation charnelle. Fragile comme la relation amoureuse. Renouvelée à chaque page comme à chaque matin. Incertaine de son avenir quant à la page suivante, au matin qui ne se lèvera peut-être pas. Passionnelle et intense : telle est la relation que Julien Gracq nouait avec les livres. Avec son œuvre. Avec ses lecteurs. Comme Oscar Wilde pensait que c’est au spectateur à se hisser au rang de nos œuvres, Julien Gracq ne voulait pas se donner trop facilement. N’a-t-il pas exigé de son éditeur Corti qu’il ne massicote pas les pages de ses ouvrages ? Ainsi le lecteur est tenu de découper chaque page, une à une, au coupe-papier. Une tradition, pour les adeptes. Une vieille manie, pour les insensibles. Mais quel plaisir que celui de déchirer irrégulièrement une page d’un simple coup de pouce, dans la violence du plaisir que l’on prend, sans attendre, sans patience, sans aucun soin pour l’objet pourtant aimé ! Julien Gracq abhorrait l’industrialisation du marché littéraire, où le “bouquin” devient un objet de consommation. Sacrilège ultime. Le symbole de sa marginalisation du cercle littéraire reste ce spectaculaire refus du prix Goncourt en 1951, pour "Le Rivage des Syrtes", qui reste pour beaucoup son plus beau joyau. Seule coquetterie qu’il s’est permise : il a accepté de voir ses oeuvres publiées par la Pléiade, la collection qui consacre les plus grands, devenant un des sept privilégiés à recevoir cet honneur alors qu’il était encore en vie.
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Mais comment comprendre le silence rare dans lequel Gracq s’est enfermé toute sa vie durant, sa solitude, son refus farouche de la rencontre, sa fuite devant l’autre approché autrement que par le truchement de ses livres ? Une fois encore, Léon Mazzella, dans Libération, nous livre un éclairage sur ce sujet…
 
« Lui qui me justifia sa vocation pour une existence en retrait du monde et même son célibat par son expérience du pensionnat, où subir des inconnus vingt-quatre heures sur vingt-quatre lui fit constamment fuir la vie en communauté, aura abordé par accident les rivages du sentiment amoureux dans son œuvre. Tandis que les lumières douces du fleuve entraient par réfraction dans la maison, j’évoquais le bijou intime qu’est son long poème d’amour Prose pour l’étrangère (un texte aussi fort que Lettera amorosa de René Char), lisible en Pléiade et qui n’avait jamais été publié (si l’on excepte une édition hors commerce, à soixante-trois exemplaires, de 1952) : «J’ai toujours été farouche à la publication de textes relevant du domaine privé, mais j’ai fini par accepter sa publication dans les œuvres complètes. »
 
Mais prenons garde à ne pas limiter Julien Gracq à cette image du paria de la littérature française. La qualité de son écriture a séduit, envoûté même tous ceux qui ont pris la peine de découvrir les oeuvres de cet ancien professeur de géographie. Exigeante, précise et poétique, elle a été diversement appréciée par ceux qui lui préféraient des produits plus conventionnels, standardisés, et infiniment moins subtils. Explorant les vertus poétiques de la prose, Julien Gracq a toujours su rechercher les formules les plus improbables, les métaphores les plus audacieuses, mêlant les sens les moins complémentaires en apparence, le concret et l’abstrait pour offrir des images paradoxales, fulgurantes mais durables, de celles qui relèvent de la sensation. Sa prose poétique est devenue une déclinaison empirique des sensations, qui rendait son écriture si sensuelle et sensitive. La métaphore est alors réinventée. Et Julien Gracq de toucher du bout de sa plume l’essence même de la poésie, au sens étymologique du terme, celui de la re-création du verbe. Difficile d’ailleurs de classer l’oeuvre de Gracq, lui-même refusant à la fin de sa carrière l’étiquette du roman, lui préférant le sous-titre « récit », comme s’il cherchait à brouiller les pistes.
 
Tout aussi déroutante, sa conception du roman. Le XXe siècle n’a eu de cesse d’être en rupture avec le roman du siècle précédent, d’André Breton dont Gracq fut assez proche au départ, jusqu’à Robbe-Grillet avec lequel il est toutefois en farouche opposition. A cet égard, sa conception de la description est symptomatique : “Toutes les maisons, tous les jardins, tous les mobiliers, tous les costumes des romans de Zola, à l’inverse de ceux de Balzac, sentent la fiche et le catalogue”, écrit-il. Il adopte la pensée commune qui rejette la description gratuite, meublant avec forfanterie et sans art, mais ne l’élimine pas pour autant de ses récits. Bien au contraire. Loin de se contenter d’embellir, la description raconte chez Gracq. Elle n’est pas une partie du récit, mais sa composante principale, si bien que le lecteur mal averti, tenté de sauter les descriptions, se verrait atteindre irrémédiablement la quatrième de couverture, sitôt le premier feuillet découpé. Le contre-pied est chez lui une seconde nature. Dans la vie comme en littérature…
« Le salon de réception respirait la paix rassemblée. La retraite dans tous ses états, mâtinée d’une envie de rigoler à l’occasion. Il y livrait ses réflexions ciselées sur la littérature. La vision romantique de l’écriture ? «J’écrirai ou je me tuerai, cela n’a jamais été pour moi.» Le sacre de l’écrivain ? «Pourquoi parle-t-on toujours de Rimbaud et si peu de Racine ? L’un et l’autre cessèrent d’écrire à l’apogée de leur talent.» Sa crainte de voir la langue anglaise étouffer les autres : «Nous finirons par parler français en petit comité, cela deviendra chic. Comme en Russie au temps de Pouchkine, quand les Russes parlaient français entre eux et ne s’adressaient en russe qu’à leurs domestiques.» 
« Je lisais sa fierté de pouvoir encore réciter Baudelaire par cœur. Je le sentais content de m’épater avec des remarques bien senties sur l’actualité brûlante, histoire de glisser un «je suis encore dans le coup». Sa conversation bifurquait, il pratiquait la sortie de virage, évoquant «tout à trac» une corrida à Aranjuez où toréait Paco Camino, alors que le sujet tauromachie l’agressait.
« J’aimais sa gaieté de M. Hulot, au souvenir d’une traversée de la forêt des Landes jusqu’à Hossegor. Il ajoutait, comme on prend un chemin de traverse : «Je n’aime guère le bassin d’Arcachon et le Gois à Noirmoutier à cause de ces étendues de sable à marée basse d’où jaillissent des squelettes de bateaux qui m’évoquent un paysage d’après la débâcle.» Une expression tellement sienne !
« Et ce plaisir de le lire en l’écoutant. Son visage s’éclairait lorsque nous abordions les rives de l’amitié : Breton, «qui parlait comme il écrivait»; Jünger, «ah ! l’ambiance casque à pointe de son 85e anniversaire en Allemagne, où je m’étais rendu avec Christian Bourgois». 
« En lançant une invitation à déjeuner autour d’une bonne table des environs, je découvrais un Gracq gourmand. A la Gabelle, sa cantine, il dévorait : entrée, plat, fromage, dessert. «Choisissez la bouteille de vin», me lançait-il. J’adorais ce «Non !» qui commençait la plupart de ses phrases et qu’un oui suivait de près. Il soulignait, comme l’usage de l’italique dans ses livres donne du relief, combien Gracq a été l’homme du renoncement.
« Avez-vous fui les êtres comme vous avez fui les honneurs ? risquai-je un jour. La blessure originelle du pensionnat fut-elle si déterminante ? Il répondit d’un silence entendu. 
« L’âge avançait comme la nuit tombe. Lors de ma dernière visite, sur le seuil en partant, je le jugeais en pleine santé. Il fit une grimace et un lent mouvement de la main. Et puis il y eut sa dernière lettre, à la mi-octobre 2007, qui s’achevait terriblement par ce «Je ne suis hélas guère plus visitable».
 
Il disait qu’on n’imaginait pas combien, en 1914, les maisons étaient noires et sales à Saint-Florent-le-Vieil – «des taudis». Il ajoutait que la Première Guerre mondiale avait été le seul moment où la France avait été vraiment «unie». Il se souvenait du temps où, avant le Front populaire, le droit de grève n’existait pas dans les lycées ; jeune professeur révolté, il avait été sanctionné par Edouard Daladier. Et puis il avait déchiré sa carte de la CGT le jour du pacte germano-soviétique. Il parlait de son ami et «contemporain capital» André Breton comme s’il l’avait croisé la veille. Il restait curieux de Sunsiaré de Larcône, la jeune et jolie femme dont Roger Nimier s’était épris et qui était morte à ses côtés, dans les tôles froissées de l’Aston Martin. «Elle avait un tout petit talent littéraire, mais un très joli pseudonyme », ajoutait, mutin et mordant, Louis Poirier, dont la vie sentimentale restera, pour nous tous, un mystère plus profond que la forêt d’Argol.
Derrière ses rideaux de cretonne, le retraité de l’Education nationale, né avec les exploits du dirigeable Clément-Bayard, s’amusait de s’être survécu ; depuis son balcon en Anjou, il observait en plongée l’Histoire de France. Le 15 décembre 2004, l’Académie française recevait Valéry Giscard d’Estaing. Tandis qu’on se pressait Quai-de-Conti, il confiait à un visiteur : «Il n’y a aucune raison d’être contre l’Académie – il suffit d’être dehors. On peut s’amuser de la parade de la relève à Buckingham Palace sans vouloir pour autant s’engager dans les Horse Guards. Et puis, de vous à moi, leur Dictionnaire ne vaut rien!»

Christian Soleil, 3 janvier 2008.
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Jeudi 22 novembre 2007

 
Jeudi 22 novembre 2007. La radio diffuse des nouvelles futiles : un vieillard qui s’est pris pour le Président est mis en examen ; des étudiants courageux occupent des universités dont les murs menacent de s’écrouler ; les transports publics sont toujours en grève ; et moi, dans ma voiture, je rêve au pays apaisé que nous a promis un héros de bande dessinée…
 
Soudain, la nouvelle du jour éclate comme un coup de tonnerre dans le ciel artistique… français ? Béjart est mort. Béjart s’est éteint à Lausanne la nuit dernière, à l’âge de 80 ans. Pour tous ceux qui placent les artistes au sommet de la pyramide des valeurs, bien avant les vieux Présidents des républiques bananières, bien avant les héros de bande dessinée, la mort de Béjart éclipse les autres informations, comme les courants marins font oublier l’écume des vagues. Etonnant. Pas plus tard que lundi, j’assistais à un de ses derniers spectacles, le Best-of de Béjart, à l’amphithéâtre de la cité internationale de Lyon. Il remplaçait le fameux Zarathoustra, annulé à cause d’un danseur blessé.
 
Béjart ne va pas nous manquer. Les artistes, comme les poètes, font semblant de mourir. Leur œuvre perdure et se développe en-dehors d’eux. Celle de Béjart continue sa route entre les mains de Gil Roman, directeur adjoint du Béjart Ballet Lausanne. Béjart, apôtre du métissage, reste toujours rafraîchissant dans notre époque frileuse où chacun se replie derrière les frontières de son pays, de sa maison, de son ghetto, de ses convictions stériles. Celui qui voulait « rendre une santé au ballet » et lui redonner du muscle, de la virilité, de la force, ne pouvait s’empêcher de faire la chasse au tutu, objet « pornographique » par excellence. « Le nu est toujours chaste », affirmait le maître, qui considérait cet amas de dentelles et de volants autour de la zone pubienne comme la manifestation d’une hypocrisie, désignant avec violence au public ce qu’il fait mine de cacher. « Le tutu, disait-il, c’est le French cancan ! »
 
De mon interview de Béjart, il y a quelques années, j’ai retenu quelques images : le port à la fois humble et fier, comme un Bouddha dont la droiture du dos évoquerait l’exigence et la rigueur dans l’effort, le travail vécu comme un don ; le regard d’un bleu presque transparent, ouvrant sur un esprit exact, précis, sagace, un esprit sans concessions ; le sourire intérieur témoignant d’une gentillesse authentique, non pas celle, molle, des faibles qui ne savent pas dire non : celle, dure comme le diamant, qui sait qu’à un niveau ultime, les égos se rejoignent comme au cœur d’un mandala.
 
Béjart le maître, Béjart le guide, Béjart le gourou, au sens noble que lui prête les hindous, est entré vivant dans le mythe. Son message artistique est à la fois humaniste et spirituel. Son charisme faisait frémir les danseurs quand il entrait, il y a quelques jours encore, dans le studio. Il inspirait respect, curiosité : il y a quelques mois encore, il passait sept heures par jour à travailler sa danse. Béjart : le chorégraphe qui a fait danser l’homme, celui qui a rendu la danse populaire, le seul qui ait su remplir des stades entiers avec ses ballets. Pour le grand public, Béjart est tout simplement la danse. Son nom est plus connu que ceux de Diaghilev ou de Nijinski. Ses œuvres oscillent entre poésie et choc frontal. De Kabuki, empreint des sagesses de l’Inde et du Japon, à la virtuosité d’Art et peau en passant par les coups de poings virils du Boléro, de la Neuvième symphonie ou du Sacre du printemps, il exprime aussi bien la subtilité des sentiments que la force sauvage et rituelle. Fulgurant, stupéfiant, le dernier vrai scandale musical, celui du Sacre, si moderne encore dans notre époque de militarisation sonore, se prolonge dans la chorégraphie du maître que reprend en décembre 2008 l’Opéra de Paris.
 
Béjart, enfin, exilé à Lausanne, représente pour nous la vraie France. La France a le style des familles : elle ne sait reconnaître ses enfants qu’après leur mort.