Je n’ai jamais été un fan de Michael Jackson. Je n’ai jamais acheté un de ses disques. A quoi bon, d’ailleurs, puisqu’à sa grande époque, dans les années 1980, ses chansons passaient en boucle
sur toutes les radios ? Je n’ai jamais non plus assisté au moindre de ses concerts, si tant est que le terme « moindre » soit ici adapté. Comme tout le monde, j’ai dansé sur ses
musiques au fil des ans. Le souvenir de la génération Jackson est surtout lié pour moi à la ville de Londres. C’est en effet à Londres que je sortais le plus en ce temps-là. Londres était
indubitablement le centre du monde sur le plan de la mode, de la créativité, de l’art, de la gastronomie aussi. C’était avant que Tokyo ne prenne la relève. Le Londres des années 80, c’était le
royaume de Lady Di qui faisait chaque semaine la une des journaux, partagée le plus souvent avec une dame respectable et terrible qui avait l’âme d’une tsarine russe, l’esprit d’une petite
commerçante et le sang d’un étalon sauvage. On tentait vaille que vaille d’en apprivoiser l’image en la surnommant Maggie. C’était aussi le nom d’une soupe minute et celui de ma concierge là où
je logeais alors, du côté de Paddington. Nous passions nos soirées dans une boîte de Kensington entourée d’un jardin à ciel ouvert sur le toit de l’immeuble de Marks and Spencer. Elle s’appelait
si je ne me trompe pas Gardens On The Roof. On y croisait les stars du moment : Elton John – dont la légende disait qu’il en était le propriétaire, Georges Michael, Tina Turner et tant
d’autres. Une faune bigarrée et cosmopolite s’y croisait : diplomates encravatés, travelos en porte-jarretelle, jeunes gigolos doctorants en sociologie, VRP ouest-allemands, ministres de
l’éducation nationale d’Espagne. Nous finissions la nuit par un petit-déjeuner au Hilton du côté de St James’s Park.
Michael Jackson figurait un des symboles de ces années-là. Un miracle : il parvenait à être consensuel alors qu’il était la première star mondiale black, dotée d’un look « naturellement » androgyne à côté duquel les artifices de David Bowie, star déchue du glam rock défunt, faisaient figure de vieilleries d’une autre époque. Mais je suivais alors de plus près la carrière de Mister Jones.
Autant dire que je n’avais rigoureusement aucune chance – au sens de « hasard » – de rencontrer le sieur Jackson. C’est pourtant le plus pur des « hasards » qui me mit un jour sur son chemin. C’était en 1992 ou 1993, je ne suis plus très sûr de l’année. Une collaboration professionnelle en merchandising m’avait amené dans le dédale du grand magasin mythique de la capitale britannique : Harrod’s. Je m’étais lié d’amitié avec un jeune chef de rayon de ce qui s’appelait alors le WayIn : l’étage de la mode branchouille du moment, qui comprenait aussi un bar où je m’abreuvais de jus de citron des après-midis entiers. Wayne – c’était le nom du jeune homme – m’annonce un jour que le magasin va fermer ses portes plus tôt pour accueillir Michael Jackson au rayon jouets. Il a été réquisitionné pour l’accueil de la star. Il me propose de rester, ce qui suppose de m’identifier avant pour des raisons de sécurité. Je devais être libre ce jour-là puisque j’accepte, sans excitation particulière. J’aurais été bien plus intéressé par une conversation en tête-à-tête avec la rock star fan de Wittgenstein – David Bowie – que par une rencontre improbable avec Peter Pan dont je trouvais plutôt la personnalité agaçante et futile.
Je passe sur les détails, les préparatifs, l’attente. Quelques heures plus tard, Harrod’s est fermé. Le tapis rouge déployé. Peluches, kikis japonais et américonneries diverses attendent la star solitaire, le roi enfant que toute la planète espère. Arrive un troupeau de types aux looks mafieux : son escorte. On imagine qu’avec cet entourage-là, la pauvre petite créature ne doit pas se marrer tous les jours. Au milieu du troupeau, une ombre passe. Entièrement vêtue de noir, des bottines au chapeau, avec un foulard ou une sorte de capuche, on ne sait pas trop, enfin une truc-machin qui lui voile presque le visage. Ce n’est pas la seule burka de Londres, on voit plein de belles filles arabes avec des masques de tissu, quand ce n’est pas de fer, dans les beaux quartiers de la capitale : les « possessions » de nos amis saoudiens, dont le régime est alors l’un des plus intégristes, mais qui préservent nos intérêts occidentaux.
La star marche avec douceur. On dirait qu’elle flotte en apesanteur. D’un rayon à l’autre. Achète tout ou presque. Avec un rituel étrange et presque extra-terrestre : une main gantée de noir émerge du flot de tissu noir qui le couvre, l’index se dresse – ah ! cet index dressé qui apparaît dans tous les clips du grand Michael ! -, désigne l’objet convoité, et une voix déjà éteinte émet invariablement le même son : « This ! This ! This ! » Un aide s’empresse de saisir la marchandise, et c’est bientôt une pyramide entière de peluches et de jouets qui s’entasse pour le bon plaisir de l’enfant triste. Mon impression est immédiate. Je ne vois pas là une star capricieuse. Je ne vois pas un enfant gâté. Je vois un mort. Une momie. Belphégor. Un enfant mort-né. Il y a le personnage, œuvre dans l’œuvre, artiste génial. Mais derrière il n’y a rien qu’un enfant qui n’a pas eu le droit de vivre, une machine à produire des succès, un produit marketing dont on presse le citron. Dont on pressera le citron jusqu’à la mort. Du coup, je suis touché, ému. Ce n’est pas de la pitié : c’est de la compassion. Je n’imagine rien. Je constate. En un instant, l’intuition à l’œuvre, je comprends ce qu’est la machine Michael Jackson.
Je suis debout à côté de Wayne quand la star s’approche. Nous voit. Sur le moment, j’ai le sentiment qu’il va nous désigner du doigt et dire : « This ! ». Nous ne pourrions pas résister. On nous embarquerait avec les jouets. Mais non. Le mort-vivant lève le nez – ce qu’il en reste – vers nous, ôte ses lunettes, sourit. Il nous dit un petit mot gentil que j’ai oublié. Je sais juste que j’avais dans ma poche un petit porte-clefs en peluche acheté l’après-midi. Machinalement, comme on le ferait spontanément pour un gosse, je le lui tends en lui rendant son sourire. J’entends un « thank you » étouffé qui semble surgir de l’au-delà. On dirait qu’il a presque la larme à l’œil.
On le voit : on ne s’est rien dit de spécial, Michael et moi. Cette rencontre – à peine une rencontre -n’a pas changé ma vie. Ni la sienne. Mais j’ai compris dans son sourire troublant d’enfant qui cherche un ami le sentiment terrible de la solitude. Je l’ignorais, n’ayant jamais eu à en souffrir, ayant toujours été monstrueusement entouré et appréciant plus que tout ma propre compagnie. Mais cet homme-là, ah ! cet homme-là…
Je m’étais donc trompé : Michael Jackson n’était pas mort. C’est le monde qui était mort. Il en était un des rares survivants. Très humain malgré les apparences. Trop humain. Il lui fallait un personnage pour se cacher derrière, une statue qui le protège, un autre soi qui prenne les coups à sa place. Aujourd’hui, Michael Jackson est mort. Je ne suis toujours pas fan. Mais ce souvenir oublié me remonte à la mémoire, et je me dis que les êtres de cœur, parce qu’ils ne font pas attention à eux, meurent toujours plus tôt que les autres. Cet homme qui avait su rester un enfant ne pouvait pas mourir d’autre chose que du cœur.
Cette époque n’est pas si lointaine mais qu’en reste-t-il ? Le Gardens On The Roof a fermé ses portes aériennes depuis longtemps. Le sida et la cocaïne ont eu raison de lui. Lady Diana est morte. David Bowie ne chante presque plus depuis qu’il a des problèmes cardiaques. Il vient de fêter ses 62 ans. Maggie Thatcher vit toujours. Il paraît qu’elle perd la mémoire. Ce sera sa rédemption. Michael Jackson a rejoint les anges. Eux, on espère, ne lui feront pas de procès. Au Etats-Unis, 10 % des prêtres catholiques sont emprisonnés pour pédophilie. Ce qui prouve que les autres sont adroits. Le monde pleure la star mondiale, mais le monde ne pleure jamais que sur lui-même et ça n’en vaut pas la peine.
Ce n’est pas la mort de Michael Jackson qui est triste. C’était sa vie. Je me demande bien ce qu’il a fait de mon porte-clefs en peluche...
27 juin 2009.