8h00. Levé très tôt ce matin. Je prends un petit-déjeuner dans un coffee-shop de Ueno avec Tadeo, qui m’accompagne ensuite jusqu’à la gare de Tokyo Station, témoignage d’une présence qui me
réconforte. «Je suis tellement heureux de t’avoir revu !» me lance-t-il sans cesse.
Haruhiko Yasuda m’invite à déjeuner chez lui aujourd’hui. Ce sculpteur, l’un des plus célèbres des artistes contemporains nippons, voit les musées d’art moderne de l’archipel consacrer des salles entières à ses oeuvres. Notre rencontre, il y a deux ans, témoigne de la culture du don des Japonais. Je visitais une exposition de dessins à l’annexe du musée d’art moderne de Kamakura quand Yasuda s’est approché de moi et m’a offert le catalogue raisonné qui venait d’être publié à l’occasion. Ayant découvert ma nationalité française dans le livre d’or que je venais de signer, il avait voulu par mon intermédiaire rendre hommage à mon pays où il a fait ses études en 1948. C’est là qu’il a rencontré sa femme, l’auteur justement des oeuvres exposées. Une fois mariés, ils sont restés au Japon et n’ont plus jamais fait de séjours en Europe. Yasuda doit maintenant avoir 76 ans. Il m’a indiqué en détail au téléphone comment venir chez lui à Oiso, près de Kamakura, par le train qui part de Tokyo Station. Il m’attend à onze heures du matin. Il vérifie que j’aime la cuisine japonaise et notamment le poisson, plaisante sur ma ville natale et sa distance par rapport à la mer qui ne doit pas permettre à ses habitants de s’approvisionner facilement. Pour conclure, il se réjouit de ma venue et des conversations que nous allons pouvoir développer sur l’art, la littérature et plus généralement sur la situation du monde qui lui paraît bien attristante.
Je prends un train pour Hiratsuke où je dois attraper une correspondance pour Oiso. Je suis frappé comme à chaque voyage par le silence et la concentration des Japonais dans le train : la discrétion est une seconde nature pour les Nippons. Pas question pour eux de se faire remarquer. Je me souviens d’un groupe de jeunes Français, dans un métro tokyoïte, il y a quelques années. Leur conversation animée attira l’attention d’un homme d’âge avancé qui se leva de son siège et, s’approchant d’eux, leur lança un : «You are in Japan» très suffisant pour les faire taire définitivement. Les Français qui viennent au Japon s’étonnent de nombreuses autres choses : les vélos que l’on attache jamais dans les rues de Tokyo, pas même la nuit, parce qu’il ne viendrait à personne l’idée de les voler, les effectifs nombreux des serveurs dans les bars ou les restaurants, pour permettre un accueil individualisé et une prise en charge rapide du client, même chose dans les magasins ou les boutiques où l’objectif premier est de supprimer les files d’attente, les cabines téléphoniques et les distributeurs automatiques de boissons chaudes et fraîches à chaque coin de rue et en état de marche, l’interdiction de fumer dans les rues et les gares de Tokyo et de la plupart des villes, sauf autour de cendriers placés dans ce but, et encore : à l’exception des heures de pointe où la foule pourrait être incommodée.
J’arrive à la gare d’Oiso avec une heure d’avance. J’en profite pour descendre sur la plage qui est à deux pas. Oiso est une des stations balnéaires les plus prisées sur le Pacifique. A quelques kilomètres de Kamakura et de l’île d’Enoshima, elle fait partie des lieux les plus chers où partir en villégiature ou bien acheter une maison. Coupée du reste de la ville par une route surélevée posée sur des piliers de béton, elle est déjà, à mon arrivée, couverte de corps détendus et bronzés. L’océan est à perte de vue et projette sur le sable ses lames rageuses et définitives. Ourlées de crêtes blanches, elles font mine de soutenir des surfeurs qu’elles précipitent à la moindre erreur dans des immensités d’écume claire. Un vent léger souffle qui semble descendre de Komayama. Il suffit à peine à adoucir la chaleur torride du jour. Je commande une Sapporo[1] dans un bar de la plage et la sirote sur le sable, à l’ombre d’un parasol couvert d’idéogrammes abscons.
11h00. J’appelle Yasuda d’une cabine située devant la gare. La chaleur est tellement insupportable à l’intérieur que je reste dehors, tenant le combiné à bout de bras pour pouvoir lui parler. «J’arrive dans cinq minutes,» me dit-il. «Vous me reconnaîtrerez : ma voiture est une Jeep noire.» Ce devrait effectivement être simple. Mais pas du tout. Cinq minutes plus tard, voilà mon petit bonhomme qui débarque, avec son pantalon de toile et sa casquette en tissu souple, sa légère barbiche blanche et le crâne un peu dégarni. Il m’appelle de loin : «Christian ! Christian !» Je me tourne de son côté, celui de la plage, alors que je l’attendais plutôt de l’autre, la route de Komayama. Le monde est décidément plein de surprises en ce moment.
Nous grimpons dans sa voiture. Yasuda est surpris que je sois à l’heure. Un séisme a bloqué tous les trains de Tokyo il y a quelques minutes et il pensait que j’étais bloqué. Je lui explique que je suis arrivé très en avance, et que j’ai échappé à ces vibrations tectoniques. On ne peut pas vivre un cataclysme par jour, diable ! «Vous avez de la chance, commente-t-il, vous êtes protégé.» Il conduit avec douceur, attention, et un grand respect pour les autres. J’ai beau essayer de me dire que ce type-là est sans doute le plus grand sculpteur japonais vivant, que les musées d’art moderne du Japon et du Mexique achètent ses oeuvres à prix d’or, rien n’y fait : j’ai devant moi un monsieur de 76 ans qui n’a certes rien d’un vieillard : l’oeil vif, le sourire prompt à éclairer un visage profond, grave et sensible, le pas décidé et tonique. Seule la voix se fait parfois lente, basse, elle cherche, elle hésite, elle accroche ici un mot, incursion italienne ou nippone, ou une prononciation un peu difficile.
Haruhiko Yasuda revient sur les circonstances de sa rencontre avec son épouse Silvia Minio : «Quand j’ai rencontré ma femme, à l’école de l’Académie, à Paris, je cherchais une jolie fille qui pourrait m’apprendre le français. Bon. Elle était italienne, c’est vrai, et je parlais un peu italien, ça m’ beaucoup aidé. Mais surtout elle était très jolie. Nous avons donc décidé qu’elle me donnerait des cours de français. Elle le parlait très bien, cela tombait bien. Nous sommes restés ensemble deux ans à Paris, et puis nous sommes venus au Japon.»
Nous arrivons chez lui, une grande maison blanche au pied de Komayama. Il range la Jeep à côté d’une grosse Toyota également noire : «C’est ma femme qui a dessiné notre maison. Nous avons vécu vingt ans à Tokyo à notre arrivée au Japon. Et puis, nous avions besoin d’un espace où nous pourrions vivre au calme, et surtout travailler. Ce devait être à la fois notre lieu d’habitation et un atelier. Silvia surtout avait besoin d’un atelier. Pour ma part, j’étais à l’Académie où j’en avais un à ma disposition. Silvia a donc imaginé cette maison. A l’époque, c’était un investissement important, nous n’étions pas riches, et le prix du terrain, s’il n’avait pas encore atteint les sommes actuelles, était déjà très élevé à Oiso. Depuis la mort de Silvia, il y a six ans, j’ai repris son atelier pour travailler mes sculptures.» Les sculptures de Yasuda ? Des volumes pleins, en bois ou en terre blanche, qui représentent, dans des versions stylisées, des volumes d’églises ou d’habitations. Plusieurs ressemblent à des tours, très étroites et très hautes. La caractéristique principale de ces formes géométriques, c’est qu’elles sont imparfaites, inégales, comme des ébauches, des projets inachevés. Mais aussi qu’elle semblent souvent s’inspirer de formes naturelles. Ici, par exemple, on pourrait voir une longue tige légèrement penchée, si la corolle n’était figurée par ce qui paraît fort être un toi. Il y a de la présence, il y a de l’âme, il y a de la vie dans ces formes. Cela respire, cela gonfle, cela s’étire, cela se noue et se dénoue.
Nous passons dans la partie habitation. Tout de suite sur la gauche de l’entrée, une pièce de faible superficie mais très lumineuse. Haruhiko Yasuda me propose d’y entrer. Tout autour, sur les murs, dans des cadres très sobres, des dessins, le plus souvent d’inspiration religieuse, presque tous signés de Silvia. Deux dessins sur le mur de gauche en entrant sont signés du père de Haruhiko Yasuda. Il s’agit d’un autoportrait, et d’un portrait de la mère de mon ami. Sur le mur qui donne du côté de l’entrée, des vitraux inspirés par le style de son épouse disparue. «A la mort de ma femme, j’ai voulu lui dresser un petit mausolée. J’ai donc fait réaliser ces vitraux par un ami. Il a pris pour ce faire des détails des dessins qu’il a retravaillés. Et puis il y a la chaise.» Il s’appproche d’une chaise très basse, avec un dossier étroit mais de plus d’un mètre de haut. «J’ai commandé cette chaise à une amie. On y est assis juste confortablement, sans plus. Il n’y a pas beaucoup de place, alors on se cale forcément contre le dossier, ce qui permet de se redresser le dos. On est ainsi dans de bien meilleures conditions d’harmonie, de respiration, de méditation. Tenez, asseyez-vous... Vous allez voir, on sent une présence, et surtout un calme intérieur. J’ai voulu recréer la présence de ma femme.»
Comme apéritif, Haruhiko Yasuda me propose une Asahi. Il me suggère de passer ensuite au vin pendant le repas, si je le désire. Je lui dis que, tout comme lui, je préfère rester sur une bière japonaise. Pour accompagner ce breuvage, il a préparé tout un assortiment de produits typiquement japonais à déguster, des calamars au vinaigre, de la charcuterie, des oeufs de poisson, etc. Nous passons ensuite au repas, plantureux et généreux comme mon hôte : salade de légumes japonais, sushi, sashimi, et surtout des provisions de tempura comme s’il en pleuvait.
Sans cesse, Haruhiko ramène la conversation sur son épouse. De ses oeuvres, pourtant présentes dans tous les grands musées d’art contemporain du Japon, il ne parle pas ou peu. Mais il semble que son esprit se soit transformé lui-même en mausolée en hommage à celle qu’il a aimée pendant cinquante années de vie commune. «Quand ma femme est tombée malade, très malade, j’écrivais tous les matins. J’avais besoin de cela, avant d’aller à l’hôpital. A sa mort, j’ai investi tout l’argent que m’a donné l’Académie dans la publication d’un livre à partir de ce texte.» Il me propose de m’en offrir un exemplaire, mais bien entendu, c’est moi qui l’honore en acceptant. Il s’excuse du poids de l’ouvrage, qui comprend un cahier de photos de famille et des reproductions des oeuvres de Silvia. Un comportement très japonais : on remercie pour pas grand-chose, on s’excuse pour un rien. Il s’agit surtout de ne jamais mettre l’autre mal à l’aise, de ne pas lui faire perdre la face. Nous feuilletons l’ouvrage ensemble et il me commente les meilleurs moments de sa vie de couple. «Je crois que dans le début du texte, je me suis laissé aller à un peu de sentimentalisme, mais par la suite, j’étudie comment nos oeuvres se complètent et se répondent, comment nous nous sommes nourris l’un de l’autre sur le plan artistique.» Ce couple-là a réussi la prouesse assez rare de travailler cinquante années durant côte à côte avec un égal bonheur en terme de productivité, de qualité et de retour du public. Il n’y a bien dans le monde que l’exemple de Vanessa Bell et Duncan Grant, du groupe Bloomsbury, qui lui corresponde en intensité émotionnelle et en durée de collaboration.
«J’ai par ailleurs édité un catalogue raisonné de l’ensemble de l’oeuvre de ma femme, au moment où j’ai fait don de ses dessins au musée de Kamakura. Ainsi, ils sont protégés et ils échapperont à la dispersion souvent fatale pour un oeuvre. Je ne pouvais pas les garder. Quand je vais mourir, que seraient-ils devenus ? On ne sait pas. Mieux valait faire un don. Si vous l’acceptez, je vais aussi vous donner ce livre. Il est plus lourd que l’autre. Je vous l’offre avec le coffret prévu pour regrouper les deux ouvrages de manière plus présentable et cohérente. Et puis tenez...» Il sort un dessin qu’il a préparé spécialement pour moi, au pinceau japonais. Deux grandes feuilles au format non normalisé, qu’il signe en romanji [2], puis avec des idéogrammes avant d’apposer son cachet. «Gardez-le bien. Il vaudra sans doute cher quand je vais mourir, parce que je ne suis pas tout à fait inconnu comme artiste dans ce pays.»
«Qu’est-ce que vous pensez de cela ?» me demande à un moment Haruhiko Yasuda sans que je sache très bien s’il me parle du livre, de sa vie ou de sa relation avec sa femme. Je lui dis mon sentiment le plus spontané : «Je pense que vous êtes un homme très amoureux.» Il sourit. «Oui. Je crois que vous avez compris l’essentiel. C’est toujours présent chez moi derrière l’analyse et la critique.»
L’influence religieuse forte dans les oeuvres de sa femme, très marquée par le catholicisme, nous amène à parler de religion. L’artiste se dit chrétien, par tradition familiale. Mais il n’a jamais été baptisé. «Je pense que c’est dommage. Il est bien de baptiser les enfants quand il sont tout petits, encore innocents. A mon âge, ce serait grotesque que je me fasse baptiser, pourtant l’idée me plairait. Mais je ne pourrai le faire que si je perdsla mémoire, avec le grand âge. Je redeviendrai ainsi innocent comme je l’étais en naissant. Sinon, ce n’est pas possible.» Il me commente longuement l’architecture des temples japonais.
Au moment du dessert, entre chocolats fins et fruits japonais typiques, il me montre des carnets dans lesquels il recopie toutes les correspondances importantes qu’il a entretenues au cours de son existence. Avec son père, le célèbre artiste Raimon Yasuda, mais aussi avec sa femme ou avec d’autres artistes. Il prépare ainsi sa postérité. Une lettre attire particulièrement mon attention. Elle date des années où Yasuda vivait et étudiait en France, juste avant 1950. Une jeune femme, Chantal, lui exprime son amour non pas avec des excès de sentimentalisme mais en brossant une analyse très fine de leur situation. Il lui a fait part de sa relation avec Silvia, qui deviendra sa future femme. Chantal lui explique qu’elle comprend, qu’elle restera en retrait puisqu’il ne souhaite pas entretenir une relation amoureuse avec elle. Mais elle rejette point par point tous les autres arguments qu’il lui a opposés dans leur dernière rencontre ou dans une lettre préalable. Parmi ceux-ci, la question de l’argent. Yasuda, étudiant désargenté, fils d’artistes japonais, ne dispose d’aucune fortune personnelle, ce qui est loin d’être le cas de Chantal. Elle remplit donc plusieurs pages d’une belle écriture à la fois ronde et décidée pour lui expliquer qu’elle se sent prête à vivre avec peu d’argent, quand bien même cette situation serait tout à fait nouvelle pour elle. Bref, une lettre d’amour rédigée par quelqu’un qui sait analyser ses propres sentiments tout en les vivant néanmoins jusqu’au bout.
«J’ignore ce qu’elle est devenue ensuite. Je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles,» commente le vieil artiste. Je lui demande s’il a cherché à la recontacter, notamment depuis la mort de sa femme, pour savoir ce qu’elle est devenue, ou au moins entretenir avec elle une relation épistolaire. «Bien sûr que non, répond Yasuda. C’est trop dangereux. Si elle a refait sa vie avec quelqu’un d’autre, cela pourrait tout briser. Et si elle a été malheureuse...» Je ne vais pas changer Yasuda. Je pourrais argumenter sur le fait qu’au contraire ce pourrait aussi être la reconnaissance salutaire d’une tendresse persistante à la fin de deux vies bien remplies, ou que peut-être Chantal attend toujours de ses nouvelles, ouvre sa boîte aux lettres chaque matin en attendant une missive de lui qui ne viendra jamais. Je pourrais mais je n’ose pas. Et puis, Chantal est française, pas japonaise, et il a sûrement raison : on n’attend pas quelqu’un toute sa vie à notre époque. Probablement pas. «Il ne faut pas prolonger ce qui est fini, souligne Yasuda. Cela ne sert à rien.» Je le sens décidé à vivre ses souvenirs au présent. Je ne suis pas forcément convaincu. Je pense qu’on peut aussi forcer le sort, jeter quelques bouteilles à la mer en espérant que l’une d’elle saura toucher un destinataire hypothétique. Il me répondrait sûrement que tout cela ne dépend pas de nous, et que la bouteille, si elle arrive à bon port, y était destinée. Le message, en d’autres termes, serait passé sans elle de toute façon.
Avant de le quitter, je demande à Yasuda si nous pouvons visiter le temple de Koma qui jouxte sa maison. Les fenêtres horizontales de sa salle à manger donnent en effet sur les jardins de temple. Yasuda accepte et nous prenons, au sortir de chez lui, un petit sentier qui grimpe dans la forêt. Le son assourdissant des grillons qui envahissent tous les arbres, à la ville comme à la campagne, est une des caractéristiques du Japon. C’est un silence peuplé, et on veut bien croire que des âmes puissent habiter une nature aussi grouillante. «Au début, il y a de nombreux siècles, c’était la montagne qui était adorée, comme toutes les montagnes, à cause de l’esprit protecteur qui était censé y résider. Le temple originel se situait à son sommet. Il n’est reste presque plus de trace aujourd’hui. La religion shintô était la seule présente au Japon, fondée sur des principes animistes. Le bouddhisme, qui est arrivé à partir du VIe siècle, s’est superposé à cette religion locale. S’il y a eu une certaine concurrence, les deux religions ont tôt fait de cohabiter. Le temple de Koma, sous sa forme actuelle, est par exemple essentiellement shintô, comme le montre clairement le double portique de pierre qui en marque l’entrée, mais il comprend un bâtiment à la gloire de Bouddha. Il n’y a pas vraiment d’exclusivité.»
Yasuda me raconte toute l’histoire de ce temple près duquel sa femme a choisi de vivre. Catholique fortement préoccupée de spiritualité, elle recherchait l’apaisement de l’esprit et aimait à flâner dans la forêt à l’écoute de ses murmures. A la fin de sa vie, elle a reçu une commande de l’église catholique de Hiratsuka. Pendant quatre années, dans son atelier, elle a travaillé à la sculpture sur pierre d’une vierge à l’enfant. Yasuda me propose de m’emmener voir la statue dans le jardin de l’église. Il pourra ensuite me laisser à la gare de Hiratsuka d’où le train pour Tokyo est direct, ce qui sera plus simple que de repartir d’Oiso. Nous remontons dans la Jeep et mettons le cap sur Hiratsuka. En route, Yasuda me demande si j’accepterais de revenir lui rendre visite lors de mon prochain séjour au Japon, dans quelques mois. J’acquiesce et le remercie de cette pensée. Il me propose alors que nous nous tutoyions désormais, afin de sceller l’amitié naissante entre deux artistes, celui qui sculpte et celui qui écrit. Je lui dit que je suis très touché de cette proposition, que je ne pense pas mériter à ce point son amitié, mais que j’accepte bien entendu avec un immense plaisir que nous adoptions un tutoiement mutuel.
L’église catholique de Hiratsuka manque un peu de charme et de gloire. C’est un bâtiment fonctionnel qui ressemble à une salle de réunion. La statue de Silvia, dressée sur un carré de pelouse à côté du bâtiment, compense par sa présence ce manque de transcendentalité. Il y a dans cette Vierge et cet enfant quelque chose de quotidien, de naturel, de parfaitement humain. Rien de grandiose ou de grandiloquent. Beaucoup de simplicité et de grâce. L’oeuvre à laquelle je pense en regardant le visage de la Vierge est la Pièta de Michel-Ange dans la cathédrale Saint-Pierre à Rome. Cette femme est avant tout une mère, et le fils qu’elle tient sur son bras droit un enfant qui lui ressemble. Tous deux ont le visage légèrement baissé et le regard posé, avec l’expression d’une tendre admiration, sur une tulipe fraîche glissée chaque matin dans un petit visage intégré à la sculpture et que tient la Vierge. J’y vois le portrait de l’amour, de l’amour véritable, un amour dénué d’amour-propre, un amour qui n’est plus fixé sur un objet unique mais, par-delà la fleur, s’ouvre au monde. C’est le seul amour possible et c’est l’amour impossible : celui d’une mère pour son enfant. La statue de Silvia me dit, par-delà la mort de l’artiste, qu’il faut aimer l’autre comme une mère, et que c’est la seule solution à nos problèmes. Ce pourrait être aussi une allégorie de ce grand discours du Bouddha aux fondements du Zen. Une assemblée nombreuse s’est réunie pour entendre sa sainte parole. Or, il garde le silence pendant de longues minutes, lève à la hauteur de son visage une simple fleur qu’il considère en la faisant tourner. Le premier auditeur qui sourit n’a pas besoin de discours : il a acquis la Compréhension. Ainsi est né le Zen, dans le silence, la simplicité et la contemplation.
Dans la Jeep, en roulant vers la gare, Yasuda me dit : «Pour moi, c’est fini. J’ai fait mon oeuvre. J’ai fait mon heure. Je n’ai plus rien à faire ici. Vous verrez, vous aussi, si vous devenez vieux comme moi, vous arriverez à ce stade. C’est ainsi.» Je ne proteste pas. Il descend de voiture pour me saluer et, avec un léger sourire derrière sa barbiche, me lance : «Alors, à l’année prochaine... si je suis toujours là !» Convaincu, sans doute, que Silvia l’attend. Face à un tel amour, on aimerait croire possible ce genre de choses.