Jeudi 3 avril 2008

S
"Spring" by Duncan Grant.

Quand l’enfant s’est approché, dans la station de métro d’Ueno, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un mendiant. C’était un petit garçon d’une douzaine d’années, très mince, très pâle, joli comme une fille, et dont les yeux bridés avaient l’air d’un trait à l’encre de Chine sur une porcelaine. «Est-ce que je peux prendre une photo avec vous ?» a-t-il demandé en japonais. Je n’étais pas très sûr du sens de sa phrase, mais sa mère, qui suivait juste derrière, me montrait l’appareil photo déjà armé. «Il vous trouve un beau visage, expliquait-elle en s’excusant, il vous trouve beau». J’acceptai, bien sûr. Comment refuser ? Le petit garçon s’est approché de moi, j’ai posé la main sur son épaule. Il souriait aux anges. Après la double photo, la maman m’a demandé mon prénom. Nous avons pris le même métro pour Asakusa. J’ai vu qu’elle notait le prénom dans un carnet. Sur le trajet, le petit garçon me regardait avec amour, et la maman hochait la tête pour manifester sa reconnaissance. Je me contentais de sourire. Comment pouvaient-ils savoir que ce n’était pas moi qui leur faisais un don, en acceptant de poser pour eux, mais eux qui me mettaient du soleil au cœur ?

 

C’était mon dernier jour à Tokyo. Un jour de pluie, de cette pluie d’août qui ressemble à la mousson : drue, dense, ininterrompue. La grisaille du ciel paraissait se réverbérer sur le béton des immeubles de la ville et sur mon âme. J’éprouve toujours une certaine tristesse à quitter Tokyo, et plus généralement le Japon, parce que le sens du don des Japonais va me manquer jusqu’à ma prochaine visite. Il y a ce geste tout simple dans le moindre café ou restaurant, qui consiste à vous donner, dès l’entrée, une serviette humide pour vous rincer les mains, et selon les cas un verre d’eau fraîche ou du thé vert. Il y a cette manière, dès que vous vous arrêtez dans une rue de Tokyo, de Kyoto ou d’Osaka, de vous interpeller pour savoir si vous êtes perdu, si vous cherchez votre chemin. Il est impossible pour un étranger de déplier une carte dans la rue : il sera pris en charge avant, par un jeune punk anachronique, un homme d’affaires grisonnant, une jeune fille hyper maquillée en minijupe ou une dame en kimono.

 

En arrivant à Kyoto, l’autre jour, comme je cherchais la direction de mon ryokan[1] en sortant de la gare, un jeune couple s’est approché de moi. Je leur ai donné le nom de l’auberge et ses coordonnées. Le garçon a téléphoné depuis son portable pour demander à la réception où se situait exactement l’auberge. La jeune fille m’a abrité sous son parapluie. Ils ont ensuite pris un bagage chacun et m’ont accompagné jusqu’à l’adresse indiquée. A Hiroshima, quelques jours plus tard, même chose : je demande à une jeune femme en tailleur, très élégante au demeurant, quel bus je dois prendre pour me rendre au musée de la bombe atomique. Ni une ni deux, elle téléphone à son bureau pour annoncer qu’elle sera en retard, et m’accompagne jusqu’au musée, ce qui équivaut à une heure de trajet environ. Je ne parle pas de cet étudiant qui fait sauter ses cours pour m’accompagner jusqu’à mon hôtel à Osaka parce qu’il craignait que, fatigué, je ne m’endorme dans le métro et que je rate ma correspondance. Ni de ce vieux monsieur à la barbiche en pointe qui s’approche de moi au musée d’art moderne de Kamakura : «Bonjour, monsieur, me dit-il dans un excellent français. J’ai vu dans le livre d’or que vous venez de signer que vous êtes français. Aussi je voudrais vous offrir le catalogue de l’exposition. Les oeuvres que vous admirez sont celles de mon épouse. Elle est décédée voici quatre ans. Voici le catalogue. J’aime beaucoup la France où j’ai fait toutes mes études. Je suis trop vieux pour y retourner. Ce livre emportera un peu de ma mémoire dans votre pays.» Le vieux monsieur s’appelle Haruhiko Yasuda. Il est l’un des plus grands sculpteurs contemporains que le Japon connaisse.

 

Il y a quelques temps, à Nikko, ville de temples au Nord de Tokyo, un autre monsieur d’un certain âge m’aborde dans la rue : mon appareil photo était tombé de mon sac, il m’a couru après pour me le rendre. Avec sa jeune amie, qui est aussi son étudiante, nous prenons le même bus pour aller visiter un monastère dans la montagne. Il est peintre, expose dans les musées d’art moderne du monde entier, vit à New-York avec sa famille et donne des cours d’art plastique à l’université de Tokyo. Il m’invite au vernissage d’une exposition de ses oeuvres dans une galerie de Ginza le lendemain. Là, il me fait la surprise de ne servir que du vin français, et de me présenter à tous comme si c’était un honneur pour lui de m’avoir comme invité. Je partage un repas avec une poignée de ses amis et lui, il me fait un portrait au dos du catalogue de son exposition, et m’invite ensuite en tête-à-tête dans un bar qui ne passe que des chansons de Barbara, quelque part dans Roppongi. Nous terminons la soirée dans un karaoké. Voilà le sens du don à la japonaise : du don pour rien, du vrai don, du don pour l’autre, pour l’instant partagé, sans aucun espoir, surtout pas, de construire une amitié, de bâtir une relation, juste pour le bonheur éphémère, fugace, d’être ensemble, de voir éclore sur un visage un sourire, comme une fleur de cerisier au printemps qui, sitôt ouverte, disparaît à tout jamais dans son instant d’éternité.

 

En sortant de la station d’Asakusa, j’ai regardé s’éloigner l’enfant. Il s’est retourné plusieurs fois. C’est un enfant : il ne sait pas qu’on ne se retourne pas. J’ai marché le long de la Sumida qui roulait des eaux tumultueuses. La flamme de Philippe Stark, sur l’immeuble Asahi, était nimbée de brume. J’ai traversé le pont Azumabashi, longé l’autoroute suspendue jusqu’à Sumida Park. Je m’en souviens : c’est la promenade que j’ai faite en arrivant à Tokyo pour la première fois, il y a déjà pas mal d’années, tout juste débarqué de l’aéroport de Narita. Ce square abrite des arbres d’essences diverses, une butte de terre, un étang, une poignée de rochers comme un jardin zen improvisé. J’avançais sous une pluie battante. A un moment donné, les souvenirs de cette première errance dans le parc étaient si prégnants que je ne savais plus si je venais d’arriver pour la première fois à Tokyo, ou si j’y étais désormais chez moi. Je ne savais plus si j’étais l’enfant au doux sourire ou cet étranger qui avait accepté de lui donner son image. Je ne savais plus si j’étais un des ces sans-abri qui vivent sous des tentes dans les parcs de Tokyo ou ce voyageur esthète qui veut toujours créer des liens entre les choses. Voilà que je devenais goutte, flaque, étang. Voilà que j’étais aussi la pluie.

 

Il paraît que c’est juste ça, l’illumination.

 

Sumida Park, Tokyo, 28 août 2004.



[1] auberge traditionnelle.

par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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