Jeudi 3 janvier 2008
 
JULIEN GRACQ : LE SOLITAIRE DE SAINT-FLORENT-LE VIEIL
 
Julien Gracq est mort le 22 décembre 2007 à Saint-Florent-le-Vieil. Jusqu’à la fin de sa vie, il aura joué les discrets. Mourir au beau milieu des fêtes de fin d’année ! Voilà qui n’arriverait pas à d’autres auteurs ou artistes, plus soucieux d’exploitation médiatique de leur image que de sacrifier aux exigences de leur art. Imagine-t-on Jean d’Ormesson s’éteindre le jour de la Toussaint ? Régine défaillir autrement qu’en courge pour Halloween ? Carla Bruni ailleurs qu’en fève fourrant une couronne des rois ? Arielle Dombasle autrement qu’empaillée au musée Grévin en remplacement de sa statue de cire ? BHL à un autre moment qu’au 20 heures de France 2 ?
 
Non, trêve de plaisanterie. On ne peut pas imaginer ça. On ne peut guère imaginer, non plus, un auteur refusant le prix Goncourt. C’est pourtant ce que fit Gracq, jadis, en 1951. Auteur singulier donc. Auteur d’exception à l’œuvre riche et complexe. Plus complexe bien sûr que le chef d’œuvre auquel on se borne généralement à l’associer, Le Rivage des Syrtes. Cocteau avait coutume de dire – mais il visait Sartre – que c’était une chose de refuser le Nobel, encore faut-il ne pas l’avoir mérité. Eh bien, Julien Gracq n’avait pas mérité le Goncourt. Il avait même tout fait pour ne pas l’obtenir. Loin d’être un auteur conventionnel, en effet, il avait, à sa manière, révolutionné la littérature européenne, comme ont pu le faire avant lui un Marcel Proust en France, ou des auteurs comme Virginia Woolf ou James Joyce pour la Grande-Bretagne.
 
A 94 ans, l’auteur de « la Littérature à l’estomac» n’avait rien perdu de sa liberté grande. L’indifférence aux honneurs et le dégoût de paraître avaient été le secret de sa longévité. Gracq semblait avoir toujours l’âge insolent auquel, pour «le Rivage des Syrtes». Sa seule concession à l’immortalité – «la permission de continuer à vieillir une fois mort» – tenait dans deux beaux volumes de la Pléiade. Car le romancier d’«Au château d’Argol» était le seul écrivain vivant à être relié pleine peau souple et doré à l’or fin. D’ailleurs, depuis que ses romans, essais et carnets avaient été rassemblés sur papier bible, il n’avait jamais cru nécessaire de les augmenter. Cela faisait douze années que l’écrivain des Mauges se taisait, baigné dans un silence «douceâtre de prairie d’asphodèles». S’il n’avait plus le désir de publier, craignant «le livre de trop», il me confiait avoir besoin d’écrire un peu chaque jour. «Par hygiène, ajoutait-il, et pour exercer la mémoire des mots.» Sans les essais et les thèses à lui consacrés, jamais il ne se serait retourné sur son passé littéraire. Ni sur l’illusion flaubertienne, longtemps caressée, de voir ses livres tenir si bien à la langue qu’ils auraient été intraduisibles.
 
On les entend, les commentateurs, les politiques, les médias, depuis quelques jours. Les nécros, il faut dire, étaient prêtes depuis un moment. Julien Gracq lui-même commençait de se sentir surnuméraire. On se souvient de ce mot savoureux du grand écrivain allemand Ernst Jünger, interviewé à l’approche de son cent-unième anniversaire : Les cent premières années, c’était très bien. Depuis quelques mois, je commence à trouver le temps long.

Julien Gracq a toujours fui les cercles littéraires, et la médiatisation. La télévision n’apporte rien à montrer le corps de l’écrivain quand c’est le corpus de son œuvre qui fait l’homme. Il a toujours veillé à choisir ses rares confessions, préférant la plume pour s’exprimer, comme en 1985, quand il livre sa vision de la littérature dans son essai En lisant, en écrivant.. Il se moquait des critiques acerbes des observateurs qui ont vu dans sa décision de ne pas publier ses écrits en édition de poche l’expression d’un élitisme suranné. Dans Libération du 3 janvier 2008, Léon Mazzella évoque ses rencontres avec le grand écrivain qu’il admirait mais qui pensait que la rencontre par les livres se suffit à elle-même, parce que c’est dans les livres qu’on trouve le plus sûrement leurs auteurs.
 
« Au fil de nos rencontres et au rebond de ses phrases - il avait une tchatche ! -, j’appris ces petites choses qui ne sont pas dans les livres. En visitant mon monument préféré, j’avais l’impression de visiter Stendhal ou Proust. Le grand écrivain des confins et de l’attente, l’essayiste hiératique et rigoureux, impeccablement fidèle à ses maîtres, était là. Chétif et curieux. Une sensation étrange me saisit, qui me reprit à chaque fois. Je fus surpris d’entendre son opposition, à propos de l’idée de voir ses livres repris en poche : «Cela ne rapporte rien à l’auteur ! Je lisais des Simenon, jeune, dans le Paris-Angers, et une fois leur lecture terminée, je les abandonnais sur la banquette comme des journaux. Ce sont des jetables qui ne méritent pas qu’on s’y attarde.» Son aversion se doublait de la satisfaction de savoir que cinq mille Rivage des Syrtes «sortaient» chaque année. Je rétorquais, au moment de la parution de Belle du Seigneur en Folio, le succès de cette édition courante. Il m’avoua, un peu gêné, ne pas avoir encore lu le roman emblématique d’Albert Cohen. Je le lui adressai aussitôt revenu à Paris. Il le lut poliment. »
 
Gracq était finalement quelque chose comme un romantique. Pour lui le lecteur noue une relation intime avec le livre, une relation charnelle. Fragile comme la relation amoureuse. Renouvelée à chaque page comme à chaque matin. Incertaine de son avenir quant à la page suivante, au matin qui ne se lèvera peut-être pas. Passionnelle et intense : telle est la relation que Julien Gracq nouait avec les livres. Avec son œuvre. Avec ses lecteurs. Comme Oscar Wilde pensait que c’est au spectateur à se hisser au rang de nos œuvres, Julien Gracq ne voulait pas se donner trop facilement. N’a-t-il pas exigé de son éditeur Corti qu’il ne massicote pas les pages de ses ouvrages ? Ainsi le lecteur est tenu de découper chaque page, une à une, au coupe-papier. Une tradition, pour les adeptes. Une vieille manie, pour les insensibles. Mais quel plaisir que celui de déchirer irrégulièrement une page d’un simple coup de pouce, dans la violence du plaisir que l’on prend, sans attendre, sans patience, sans aucun soin pour l’objet pourtant aimé ! Julien Gracq abhorrait l’industrialisation du marché littéraire, où le “bouquin” devient un objet de consommation. Sacrilège ultime. Le symbole de sa marginalisation du cercle littéraire reste ce spectaculaire refus du prix Goncourt en 1951, pour "Le Rivage des Syrtes", qui reste pour beaucoup son plus beau joyau. Seule coquetterie qu’il s’est permise : il a accepté de voir ses oeuvres publiées par la Pléiade, la collection qui consacre les plus grands, devenant un des sept privilégiés à recevoir cet honneur alors qu’il était encore en vie.
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Mais comment comprendre le silence rare dans lequel Gracq s’est enfermé toute sa vie durant, sa solitude, son refus farouche de la rencontre, sa fuite devant l’autre approché autrement que par le truchement de ses livres ? Une fois encore, Léon Mazzella, dans Libération, nous livre un éclairage sur ce sujet…
 
« Lui qui me justifia sa vocation pour une existence en retrait du monde et même son célibat par son expérience du pensionnat, où subir des inconnus vingt-quatre heures sur vingt-quatre lui fit constamment fuir la vie en communauté, aura abordé par accident les rivages du sentiment amoureux dans son œuvre. Tandis que les lumières douces du fleuve entraient par réfraction dans la maison, j’évoquais le bijou intime qu’est son long poème d’amour Prose pour l’étrangère (un texte aussi fort que Lettera amorosa de René Char), lisible en Pléiade et qui n’avait jamais été publié (si l’on excepte une édition hors commerce, à soixante-trois exemplaires, de 1952) : «J’ai toujours été farouche à la publication de textes relevant du domaine privé, mais j’ai fini par accepter sa publication dans les œuvres complètes. »
 
Mais prenons garde à ne pas limiter Julien Gracq à cette image du paria de la littérature française. La qualité de son écriture a séduit, envoûté même tous ceux qui ont pris la peine de découvrir les oeuvres de cet ancien professeur de géographie. Exigeante, précise et poétique, elle a été diversement appréciée par ceux qui lui préféraient des produits plus conventionnels, standardisés, et infiniment moins subtils. Explorant les vertus poétiques de la prose, Julien Gracq a toujours su rechercher les formules les plus improbables, les métaphores les plus audacieuses, mêlant les sens les moins complémentaires en apparence, le concret et l’abstrait pour offrir des images paradoxales, fulgurantes mais durables, de celles qui relèvent de la sensation. Sa prose poétique est devenue une déclinaison empirique des sensations, qui rendait son écriture si sensuelle et sensitive. La métaphore est alors réinventée. Et Julien Gracq de toucher du bout de sa plume l’essence même de la poésie, au sens étymologique du terme, celui de la re-création du verbe. Difficile d’ailleurs de classer l’oeuvre de Gracq, lui-même refusant à la fin de sa carrière l’étiquette du roman, lui préférant le sous-titre « récit », comme s’il cherchait à brouiller les pistes.
 
Tout aussi déroutante, sa conception du roman. Le XXe siècle n’a eu de cesse d’être en rupture avec le roman du siècle précédent, d’André Breton dont Gracq fut assez proche au départ, jusqu’à Robbe-Grillet avec lequel il est toutefois en farouche opposition. A cet égard, sa conception de la description est symptomatique : “Toutes les maisons, tous les jardins, tous les mobiliers, tous les costumes des romans de Zola, à l’inverse de ceux de Balzac, sentent la fiche et le catalogue”, écrit-il. Il adopte la pensée commune qui rejette la description gratuite, meublant avec forfanterie et sans art, mais ne l’élimine pas pour autant de ses récits. Bien au contraire. Loin de se contenter d’embellir, la description raconte chez Gracq. Elle n’est pas une partie du récit, mais sa composante principale, si bien que le lecteur mal averti, tenté de sauter les descriptions, se verrait atteindre irrémédiablement la quatrième de couverture, sitôt le premier feuillet découpé. Le contre-pied est chez lui une seconde nature. Dans la vie comme en littérature…
« Le salon de réception respirait la paix rassemblée. La retraite dans tous ses états, mâtinée d’une envie de rigoler à l’occasion. Il y livrait ses réflexions ciselées sur la littérature. La vision romantique de l’écriture ? «J’écrirai ou je me tuerai, cela n’a jamais été pour moi.» Le sacre de l’écrivain ? «Pourquoi parle-t-on toujours de Rimbaud et si peu de Racine ? L’un et l’autre cessèrent d’écrire à l’apogée de leur talent.» Sa crainte de voir la langue anglaise étouffer les autres : «Nous finirons par parler français en petit comité, cela deviendra chic. Comme en Russie au temps de Pouchkine, quand les Russes parlaient français entre eux et ne s’adressaient en russe qu’à leurs domestiques.» 
« Je lisais sa fierté de pouvoir encore réciter Baudelaire par cœur. Je le sentais content de m’épater avec des remarques bien senties sur l’actualité brûlante, histoire de glisser un «je suis encore dans le coup». Sa conversation bifurquait, il pratiquait la sortie de virage, évoquant «tout à trac» une corrida à Aranjuez où toréait Paco Camino, alors que le sujet tauromachie l’agressait.
« J’aimais sa gaieté de M. Hulot, au souvenir d’une traversée de la forêt des Landes jusqu’à Hossegor. Il ajoutait, comme on prend un chemin de traverse : «Je n’aime guère le bassin d’Arcachon et le Gois à Noirmoutier à cause de ces étendues de sable à marée basse d’où jaillissent des squelettes de bateaux qui m’évoquent un paysage d’après la débâcle.» Une expression tellement sienne !
« Et ce plaisir de le lire en l’écoutant. Son visage s’éclairait lorsque nous abordions les rives de l’amitié : Breton, «qui parlait comme il écrivait»; Jünger, «ah ! l’ambiance casque à pointe de son 85e anniversaire en Allemagne, où je m’étais rendu avec Christian Bourgois». 
« En lançant une invitation à déjeuner autour d’une bonne table des environs, je découvrais un Gracq gourmand. A la Gabelle, sa cantine, il dévorait : entrée, plat, fromage, dessert. «Choisissez la bouteille de vin», me lançait-il. J’adorais ce «Non !» qui commençait la plupart de ses phrases et qu’un oui suivait de près. Il soulignait, comme l’usage de l’italique dans ses livres donne du relief, combien Gracq a été l’homme du renoncement.
« Avez-vous fui les êtres comme vous avez fui les honneurs ? risquai-je un jour. La blessure originelle du pensionnat fut-elle si déterminante ? Il répondit d’un silence entendu. 
« L’âge avançait comme la nuit tombe. Lors de ma dernière visite, sur le seuil en partant, je le jugeais en pleine santé. Il fit une grimace et un lent mouvement de la main. Et puis il y eut sa dernière lettre, à la mi-octobre 2007, qui s’achevait terriblement par ce «Je ne suis hélas guère plus visitable».
 
Il disait qu’on n’imaginait pas combien, en 1914, les maisons étaient noires et sales à Saint-Florent-le-Vieil – «des taudis». Il ajoutait que la Première Guerre mondiale avait été le seul moment où la France avait été vraiment «unie». Il se souvenait du temps où, avant le Front populaire, le droit de grève n’existait pas dans les lycées ; jeune professeur révolté, il avait été sanctionné par Edouard Daladier. Et puis il avait déchiré sa carte de la CGT le jour du pacte germano-soviétique. Il parlait de son ami et «contemporain capital» André Breton comme s’il l’avait croisé la veille. Il restait curieux de Sunsiaré de Larcône, la jeune et jolie femme dont Roger Nimier s’était épris et qui était morte à ses côtés, dans les tôles froissées de l’Aston Martin. «Elle avait un tout petit talent littéraire, mais un très joli pseudonyme », ajoutait, mutin et mordant, Louis Poirier, dont la vie sentimentale restera, pour nous tous, un mystère plus profond que la forêt d’Argol.
Derrière ses rideaux de cretonne, le retraité de l’Education nationale, né avec les exploits du dirigeable Clément-Bayard, s’amusait de s’être survécu ; depuis son balcon en Anjou, il observait en plongée l’Histoire de France. Le 15 décembre 2004, l’Académie française recevait Valéry Giscard d’Estaing. Tandis qu’on se pressait Quai-de-Conti, il confiait à un visiteur : «Il n’y a aucune raison d’être contre l’Académie – il suffit d’être dehors. On peut s’amuser de la parade de la relève à Buckingham Palace sans vouloir pour autant s’engager dans les Horse Guards. Et puis, de vous à moi, leur Dictionnaire ne vaut rien!»

Christian Soleil, 3 janvier 2008.
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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