Jeudi 22 novembre 2007. La radio diffuse des nouvelles futiles : un vieillard qui s’est pris pour le Président est mis en examen ; des étudiants courageux occupent des universités dont
les murs menacent de s’écrouler ; les transports publics sont toujours en grève ; et moi, dans ma voiture, je rêve au pays apaisé que nous a promis un héros de bande dessinée…
Soudain, la nouvelle du jour éclate comme un coup de tonnerre dans le ciel artistique… français ? Béjart est mort. Béjart s’est éteint à Lausanne la nuit dernière, à l’âge de 80 ans. Pour
tous ceux qui placent les artistes au sommet de la pyramide des valeurs, bien avant les vieux Présidents des républiques bananières, bien avant les héros de bande dessinée, la mort de Béjart
éclipse les autres informations, comme les courants marins font oublier l’écume des vagues. Etonnant. Pas plus tard que lundi, j’assistais à un de ses derniers spectacles, le Best-of de
Béjart, à l’amphithéâtre de la cité internationale de Lyon. Il remplaçait le fameux Zarathoustra, annulé à cause d’un danseur blessé.
Béjart ne va pas nous manquer. Les artistes, comme les poètes, font semblant de mourir. Leur œuvre perdure et se développe en-dehors d’eux. Celle de Béjart continue sa route entre les mains de
Gil Roman, directeur adjoint du Béjart Ballet Lausanne. Béjart, apôtre du métissage, reste toujours rafraîchissant dans notre époque frileuse où chacun se replie derrière les frontières de son
pays, de sa maison, de son ghetto, de ses convictions stériles. Celui qui voulait « rendre une santé au ballet » et lui redonner du muscle, de la virilité, de la force, ne pouvait
s’empêcher de faire la chasse au tutu, objet « pornographique » par excellence. « Le nu est toujours chaste », affirmait le maître, qui considérait cet amas de dentelles et de
volants autour de la zone pubienne comme la manifestation d’une hypocrisie, désignant avec violence au public ce qu’il fait mine de cacher. « Le tutu, disait-il, c’est le French
cancan ! »
De mon interview de Béjart, il y a quelques années, j’ai retenu quelques images : le port à la fois humble et fier, comme un Bouddha dont la droiture du dos évoquerait l’exigence et la
rigueur dans l’effort, le travail vécu comme un don ; le regard d’un bleu presque transparent, ouvrant sur un esprit exact, précis, sagace, un esprit sans concessions ; le sourire
intérieur témoignant d’une gentillesse authentique, non pas celle, molle, des faibles qui ne savent pas dire non : celle, dure comme le diamant, qui sait qu’à un niveau ultime, les égos se
rejoignent comme au cœur d’un mandala.
Béjart le maître, Béjart le guide, Béjart le gourou, au sens noble que lui prête les hindous, est entré vivant dans le mythe. Son message artistique est à la fois humaniste et spirituel. Son
charisme faisait frémir les danseurs quand il entrait, il y a quelques jours encore, dans le studio. Il inspirait respect, curiosité : il y a quelques mois encore, il passait sept heures par
jour à travailler sa danse. Béjart : le chorégraphe qui a fait danser l’homme, celui qui a rendu la danse populaire, le seul qui ait su remplir des stades entiers avec ses ballets. Pour le
grand public, Béjart est tout simplement la danse. Son nom est plus connu que ceux de Diaghilev ou de Nijinski. Ses œuvres oscillent entre poésie et choc frontal. De Kabuki,
empreint des sagesses de l’Inde et du Japon, à la virtuosité d’Art et peau en passant par les coups de poings virils du Boléro, de la Neuvième symphonie ou du Sacre
du printemps, il exprime aussi bien la subtilité des sentiments que la force sauvage et rituelle. Fulgurant, stupéfiant, le dernier vrai scandale musical, celui du Sacre, si
moderne encore dans notre époque de militarisation sonore, se prolonge dans la chorégraphie du maître que reprend en décembre 2008 l’Opéra de Paris.
Béjart, enfin, exilé à Lausanne, représente pour nous la vraie France. La France a le style des familles : elle ne sait reconnaître ses enfants qu’après leur mort. Mais voilà : Maurice
avait une sacrée force de caractère. Ses cendres seront dispersée sur la plage d’Ostende. Il n’aura pas eu le temps de devenir Belge comme il le voulait. Qu’importe ! « L’homme
seul », comme il se désignait lui-même, est le citoyen d’un monde sans frontières.
Nous t’y accompagnons, Maurice, puisque tu as besoin de notre « Amitié attentive pour éviter les ombres du passé, un passé qui grâce à l’amour reste… Présent. »
Christian Soleil.