Mardi 3 juillet 2007
Vincent est l’un des plus proches intimes d’Hervé Guibert. Il a partagé quelques-uns de ses plus beaux moments, et donné corps à un personnage de son auto-fiction, dans Fou de Vincent, un des plus beaux textes de l’écrivain, un des plus douloureux aussi, paru chez Minuit en 1989.
 
Je retrouve Vincent le 2 décembre 2001, au Père Tranquille, dans le quartier des Halles. Il a relu Fou de Vincent, que je lui ai envoyé parce qu’il ne l’avait plus, et Christine vient de lui adresser un exemplaire à peine sorti des presses de Le Mausolée des amants, le journal de l’écrivain de 1976 à 1991. Le jeune homme arrive avec des fantômes dans les yeux. L’une de ses paupières est à moitié fermée. Un mauvais coup ? Il porte quelques traces de cicatrices au visage. Il annonce sans ambages qu’il a fumé un joint avant de venir, que c’est pour ça qu’il est en retard. Il est sorti la veille. Il n’est donc pas tout à fait dans son assiette.
 
Vincent commande un thé. Le serveur lui apporte une théière en inox. Le sachet est attaché au couvercle. Vincent verse l’eau chaude avant d’avoir fait infusé le thé. Il appelle le serveur : « Vous êtes sûr que c’est du thé ? » Le serveur lui explique qu’il faut d’abord plonger le sachet dans l’eau. « Vous ne voulez pas me le faire ? » demande le jeune homme.
 
Vincent saute d’un sujet à l’autre. Il évoque Guibert. Il a commencé de lire Le Mausolée, et il paraît touché : «J’ai lu les premières pages et ça ne me faisait pas grand-chose. Et puis, tout à coup, j’ai entendu sa voix dans mes oreilles, comme si c’était lui qui me disait son texte, et là, j’avais l’impression de le retrouver. Je comprenais mieux ce qu’il voulait dire, ce qu’il y avait derrière ses mots.» Du coup, Vincent revient en arrière sur son histoire. «Ce qu’il a aimé en moi, c’est que j’étais un mec bizarre. Je lui ai fait faire des trucs qu’il n’a pas fait avec d’autres. Mais à la lecture, je me rends compte que je suis un mec parmi plein d’autres. Je ne savais pas que c’était à ce point. En fait, je ne connais pas Hervé Guibert. Tu le connais sans doute mieux que moi. Je n’en ai vu qu’une petite partie. Ce qui est clair, c’est qu’il écrivait son journal en sachant qu’il serait lu. Pour moi, Hervé reste un grand gamin. Il cherchait toujours à m’étonner. »
 
Puis, sans raison apparente, un peu du coq à l’âne, Vincent se met à parler de lui. Pierre Reimer, qui connaît bien Agnès B., lui a trouvé un job chez la styliste. Il est chargé de mettre de l’ordre dans les stocks, et de dispatcher les objets publicitaires dans les différentes boutiques. « C’est un job intéressant. Enfin, on me donne des responsabilités. Bon, je ne gagne pas grand-chose, mais c’est un début. Je m’en sors à peu près… » Il parle de l’appartement de Courbevoie, que ses parents lui ont offert, « une avance sur l’héritage. Mais je n’ai droit qu’à 600 000 F, et il vaut plus, alors je vais devoir le revendre pour libérer un peu d’argent. » Avec le bénéfice de cette vente, il compte ouvrir une boutique de location vidéo dans le quartier République.
 
Vincent a faim. Il a envie de viande. Nous sortons dans l’air froid de cette fin d’automne. Il fait gris sur Paris. Nous trouvons refuge à L’Entrecôte, qui est à deux pas. La serveuse regarde le jeune homme d’un drôle d’air. Toujours cette tête qui déjà, à l’époque où Hervé Guibert vivait, était capable de rebuter un commandant de bord au point qu’il lui refuse l’accès à son avion.
 
Vincent appelle un serveur pour protester. Les enceintes grésillent. Le son est de mauvaise qualité. On ne s’entend pas. Le serveur n’a pas l’air très content, mais il obtempère. Vincent réclame un cendrier. La maison n’en a plus. Le serveur apporte un petit plat en argent. Vincent sourit. Il revient sur Hervé Guibert. « Parfois, il pouvait faire peur. Il avait de brusques envies. Il pouvait m’entraîner sous un porche, me serrer dans ses bras. J’étais un gamin. Physiquement il était plus puissant que moi. C’étaient des moments que je craignais. Je ne pouvais pas lui échapper. Il y avait une sorte de violence en lui, profondément enfouie.
 
« Je me souviens d’une anecdote qui s’est passée en 1983 à la Feria de Nîmes. Hervé était venu avec un ami allemand qui avait plus de 150 000 francs en poche. Hervé lui-même devait avoir cinq ou six mille francs. A un moment, je les laisse aller se promener dans le parc. Ils étaient habillés de manière très parisienne. Ce que devait arriver est arrivé : ils ont été braqués par une dizaine de jeunes. Tout leur argent y est passé.»
 
Vincent revient à lui. Il me parle de cet ami allemand, d’un âge déjà avancé, fin lettré, admirateur d’Hervé Guibert un peu fétichiste, qui l’invite régulièrement au restaurant et insiste pour lui donner 2000,00 F à chaque fois. « Au début, je ne voulais pas. Je trouvais que ce n’était pas correct. Mais Pierre m’a dit que je devais accepter, que sinon je risquais de le fâcher, et que sans doute cela lui fait plaisir de m’offrir cet argent. Il est vrai que cela m’arrange aussi. C’est lui qui m’a offert ces chaussures, ce blouson de cuir. Pour le remercier, j’ai volé pour lui, pendant que la vendeuse emballait le blouson, une ceinture et des boutons de manchette. Dans la rue, je lui ai dit que j’avais aussi un cadeau pour lui, et j’ai sorti ces objets de ma culotte. Il a ri. Cela l’amuse. Parfois, il voudrait faire comme moi, piquer des trucs dans des magasins. C’est pour m’impressionner. Mais je l’arrête. S’il vole quelque chose, tout le monde va le voir. Il manque de naturel. Cela s’apprend. »
 
L’ami allemand de Vincent voulait posséder un peu de l’écriture d’Hervé. Vincent lui a donné une des rares enveloppes qui lui restent. « Je n’ai pas gardé les courriers d’Hervé. A quoi bon ? » La jolie lampe bleue dont Guibert parle dans Fou de Vincent, le jeune homme l’a prêtée à son ami. « Il voulait l’avoir chez lui. Il m’a donné de l’argent pour pouvoir la garder. Je lui ai fait signer un papier pour qu’elle me revienne à sa mort. C’est un cadeau d’Hervé. »
 
Vincent connaît bien le milieu des pickpockets de Paris, les bandes qui opèrent dans le métro. Il admire ceux qui font un travail « propre », c’est-à-dire qui opèrent sans violence, sur des touristes apparemment fortunés. « J’en ai vu un l’autre jour qui subtilisait un appareil photo numérique à un japonais. Je suis sûr que le type ne s’en est rendu compte que le soir. Du grand art. » Mais il est capable de prendre fait et cause pour la veuve et l’orphelin. Il s’est battu pour défendre une vieille dame à qui des loubards venaient de faucher son sac. « Personne n’a bougé dans le métro. Ils m’ont laissé faire tout seul. Les voleurs étaient trois. J’étais tout seul. Je n’ai pas pu les retenir. Après, j’ai insulté un gros mec baraqué qui avait regardé la scène sans faire le moindre geste. Il devait faire un mètre de plus que moi, mais je m’en fichais. J’étais en colère. »
 
Dans Fou de Vincent, Hervé fait passer Vincent par la fenêtre dès la première page. Le jeune homme meurt des suites de l’accident. «En fait, l’histoire est à moitié vraie. On sortait du restaurant Le Petit Congo, un ami nous invite à prendre un verre et à fumer chez lui. Il habitait au premier étage, pas au troisième. Par la fenêtre, je vois passer deux filles que je connais : «Vincent, tu viens avec nous ?» Je saute en comptant me récupérer à la barrière de la fenêtre. Mais il pleut, mes mains glissent, et je me retrouve sur le trottoir avec le scafoïde cassé et trois côtes brisées. Hervé est venu me voir à Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours. Il a croisé mes parents. Ils se sont fait des salamalecs. Mes parents avaient pourtant lu Voyage. Ils savaient qui était Hervé.»
 
Quelques pages plus loin, Guibert raconte le départ manqué de Vincent, qui doit quitter Rome en avion -- à l’époque où l’écrivain vit à la Villa Médicis -- mais ce dernier est overbooké, et le pilote a refusé de le prendre dans la cabine «quand il a vu sa tête» : «J’ai une tête bizarre, un peu à la Klaus Kinski. C’est une impression que je donne toujours.» Hector Bianciotti, qui débarquer Vincent à la sortie d’un concert de Rameau à Saint-Louis-les-Français, où il était avec Hervé, demande à ce dernier : «Mais c’est qui ?» Guibert répond : «C’est Vincent.» Hector s’étonne : «C’est lui, Vincent ?» Mais Guibert traduit : «C’est ça, Vincent ?»[1]
 
Vincent veut sodomiser Hervé, ce dernier sort une capote rose qu’il veut lui enfiler. L’exercice apparaît quelque peu laborieux à la page douze de Fou de Vincent. «C’est très exagéré. On a fait des câlins. Mais de là à mettre une capote rose ! Ce n’était pas du Walt Disney, quand même ! Pour moi, Hervé était comme un grand frère.»
 
Pierre Reimer écrit à Vincent chez Hervé Guibert. Hervé avoue dans son livre qu’il n’a pas tenu. La curiosité était trop forte. Il a ouvert la lettre pour la lire. Il s’en excuse auprès de Vincent, qui lui répond : «Maintenant, je sais que tu es bizarre.»
 
«Cela s’est vraiment passé ainsi, souligne Vincent. Je lui disais tout le temps d’arrêter de se faire des films. Il se racontait des histoires, et il y croyait. C’était son moteur.» Vincent confirme un autre remarque du livre : «Détenir une petite quantité de drogue, écrit Guibert, quand je passe une soirée avec Vincent, même si je ne m’en sers pas, c’est me munir d’un balancier pour aller jusqu’au bout du fil lui ravir son corps.»
 
«Il m’est arrivé, avec Hervé, souligne Vincent, de jouer l’assistante sociale. Il m’offrait toujours des flacons de parfum. Tous ses lecteurs amoureux de lui en envoyaient. Il me racontait que son père lui massait les pieds avec du parfum, quand il était jeune, et que sa mère était couchée. Il voulait me masser le torse avec du parfum, et que je le fasse aussi. J’acceptais par pure complaisance...
 
«Quand je relis ce qu’il a pu écrire sur moi, je trouve souvent cela vexant. Si je l’avais en face, je lui dirais que ce n’est pas bien. Il m’agace, mais il me fait rire. Je connais toutes ses attitudes. Il essaye de jouer les grands adultes, mais ce n’est qu’un gros poupon !» Vincent ne réalise pas qu’il vient de parler d’Hervé au présent.
 
Il revient sur son travail chez Agnès B. « Si tu veux t’acheter des fringues dans une boutique, appelle-moi, je te donnerai mon numéro de carte. J’ai 50 %. C’est vachement intéressant. »
 
Je relève quelques anecdotes dans Le Mausolée des amants, par exemple ce passage où Guibert note : «Hier soir Vincent s’est cassé un verre contre le front, a injurié les serveurs de la Coupole, m’appelait ma biche, puis en larmes s’est agenouillé devant moi pour baiser mon gland.»[2]
 
«Ce doit être vrai,» murmure Vincent avec un sourire d’enfant qui a fait une bêtise.
 
Parfois, Hervé n’a changé qu’un détail de l’anecdote du réel. Quand, à la fin de Fou de Vincent, il explique que le tout jeune homme lui a chipé sa plaquette pornographique Les chiens, ce n’est pas tout à fait vrai, suggère Vincent : c’était un autre livre. En revanche, il est «bien possible» que le jeune Vincent ait déclaré un jour à Hervé Guibert : «J’avais décidé de ne plus aimer les hommes, mais toi tu m’as plu,» comme l’écrivain l’indique à la fin de son livre. «Mais ça n’a pas d’importance,» conclut Vincent.
 
 


[1] Hervé Guibert, Fou de Vincent, Editions de Minuit, 1989
[2] Hervé Guibert, Le Mausolée des amants, Gallimard, 2001
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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