Dimanche 18 mai 2008

 

 

C’est le 13 mai 1988 que le «James Dean du jazz», Chet Baker, tombait de la fenêtre de sa chambre d’hôtel à Amsterdam et trouvait la mort sur le trottoir en contrebas. Suicide ? Meurtre ? Accident ? Qu’importe ! Et surtout, quelle différence ? Quelle différence auc oeur d’une vie de violence qu’il construisit comme une lente déchéance, une dégringolade devenue mythe et qui finit comme elle le devait ? Reste la voix, le souffle léger sur la trompette ou sur les mots, la douceur  invraisembable, la langueur digne de l’été californien.

 

Chet Baker, trompettiste, chanteur, nous a laissé des milliers d’enregistrements dont la délicatesse le dispute à la sensation de  désespoir qui découle d’une presque totale absence d’énergie. Ses musiques semblent toujours issues de la torpeur d’une fin d’après-midi d’été sur les côtes d’Amalfi, quand la vie reprend à peine ses droits dans la brise du large après la canicule qui fige les choses et les êtres comme des statues de sel de la Reine de Saba.

 

Le beau gosse à la gueule d’ange, figure de proue du soft jazz californien des années cinquante, remplit alors les vitrines des disquaires d’Amérique et d’Europe, les unes des journaux spécialisés et les fantasmes des filles jeunes ou moins jeunes. Il fait partie de la légende du jazz aux côtés de Luis Armstrong, Billie Holiday ou Miles Davis.

 

Icône du monde musical des années 50-60, Chet mène une vie tumultueuse entre l’Amérique et l’Europe, les clubs, les femmes, l’alcool et les drogues. Ces dernières font de lui un vieillard avant l’âge et participent du long processus d’autodestruction qu’il tisse autour de lui. Plusieurs fois, il est arrêté, jugé, interné. En prison, il signe des autographes à ses gardiens. Quand il sort, il rachète une nouvelle trompette - il a vendu la dernière pour de la came -, reprend ses concerts à travers le monde, suit des cures de désintoxication sans vraiment de conviction, vend les enregistrements pirates de ses propres concerts sans en informer ses musiciens. Sa vie n’est qu’une longue fuite en avant. Mais on lui pardonne tout. Sa douleur efface ses fautes. Et la roue de son existence, calquée sur le modèle des tragédies grecques, trouve un point d’orgue dans le film que lui consacre le grand photographe Bruce Weber en 1987. Let’s get lost sera présenté au Festival de Cannes quelques mois avant sa mort. On l’y voit, déchiré, détruit, l’ombre de lui-même, le visage émacié qui semble ne tenir que grâce à une barbe d’une semaine, jeter en pâture au ciel de Californie un dernier chant du cygne plus pur que le cristal. Un dernier parce que toute sa vie fut un chant du cygne, son oeuvre tout entier appelle déjà la mort, l’immobilité, l’impossible paix de l’esprit, la minéralisation. L’oeuvre a dévoré l’homme. Ce qu’on appelle une Passion, à laquelle fait écho l’engouement que ses admirateurs du monde entier continuent de lui porter au rythme des publications qui éclosent à son sujet.

 

C.S.

 

A lire l’excellente biographie de James Gavin, «La longue nuit de Chet Baker», aux éditions Joelle Lesfeld - Denoël, 2008, 480 p. 29 euros.
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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