Edgar Morin est ce... quoi au juste ? Avec notre besoin permanent de mettre des
étiquettes, comment rendre compte de la réalité complexe de la pensée d’un tel homme ? Sociologue ? Philosophe ? Historien ? Théoricien des sciences ? En partie mais pas seulement, un peu tout
cela mais dans le même temps rien d’aussi étriqué. Toute sa vie, il a cherché à relier les domaines de pensée qui ne sont souvent dans le monde occidental que des domaines de propriété. Dans les
années 1960 il invente la sociologie du présent et pense les grands événements et les mutations du monde, favorisant une approche multidimensionnelle et intuitive. Pas assez scientifique pour les
scientifiques ; pas assez philosophe pour les philosophes ; trop humain, en somme.
Dès 1963 il devine, devant les rassemblements de jeunes et les violences générées
par les concerts rock, l’émergence des mouvements de mai 1968. Pendant les événements, professeur à Nanterre, il analyse à chaud les manifestations
et revendications de la jeunesse. L’année suivant, il s’envole pour les Etats-Unis, où il observe les derniers temps de la contre-culture hippie : il prend conscience du besoin de communauté et
de liberté qui se fait jour dans une société de confort et de consommation, c’est-à-dire de destruction. Il écrit alors son Journal de Californie qui fait désormais partie des
classiques.
Déjà, sa pensée inconoclaste s’oppose au dogme de la société moderne. Pour lui, il
s’agit évidemment, pour le salut de l’humanité, de favoriser le toujours mieux sur le toujours plus. Souvent impliqué dans les combats écologistes, il prône une écologie globale : fi des
rafistolages et des mesurettes générés par une vision éclatée et ponctuelle des problèmes spécifiques de pollution : il faut selon lui remettre en cause les comportements, les modes de vie et les
concepts ; l’homme doit faire sa métamorphose ou mourir.
Reconnu et admiré aux Etats-Unis, au Japon, en Amérique du Sud et ailleurs - une
université porte son nom au Mexique - il reste controversé en France où l’on adopte volontiers ce que Cocteau appelait le style des familles - «Ailleurs on doit t’encenser, mais quand moi je te
dis ce qui est...». Quelques années plus tard, il signe avec La Méthode six ouvrages successifs pour mieux comprendre le monde et l’homme, principalement à travers des réflexions sur la
science, avec toujours cette volonté de penser la complexité, de voir global, de sortir du schéma étriqué des catégories, d’étudier les différents aspects de la réalité. Impossible à étiqueter,
Edgar Morin. C’est presque son credo à lui. C’est évidemment un drame dans la société française engluée dans les étiquettes, les marques de fabrique, et qui préfère souvent l’image à la réalité,
le mot à la chose, la virtualité à la vie réelle.
Quand il touche au cinéma documentaire sociologique dans les années 1970, il est un
peu déçu par le résultat : les plus de vingt heures de tournage auraient dû donner lieu à quelque cinq heures de film, mais les nécessités de la standardisation de l’industrie cinématographique
amènent la production à fabriquer un produit de une heure trente minutes.
Méconnu, l’homme a été comme chacun façonné par son enfance et sa jeunesse. Il perd
sa mère à l’âge de huit ans. Comme on veut lui épargner le chagrin de sa mort, on lui annonce qu’elle est partie en voyage. Il comprend qu’on lui ment : c’est le passage immédiat dans l’âge
adulte. Mais il ne peut pas prendre congé de celle qui était au centre de son monde. On sait depuis Freud quel sentiment de culpabilité est celui des enfants tôt orphelins : toute sa vie Edgar
Morin cherchera la rédemption. A la mort de son père, il écrit un monument pour ce dernier : ce sera Vidal et les siens, monument réaliste et jamais idéalisé. De sa jeunesse à
Ménilmontant, où il découvre avec enthousiasme le cinéma de son époque, il passe très vite, pendant la guerre, à la Résistance, où il travaille avec Marguerite Duras et tout le groupe de la rue
Saint-Benoît qui comprendra aussi François Miterrand et son réseau. Chez Marguerite Duras, qui reçoit beaucoup, il croisera Queneau, Merleau-Ponty et quelques autres personnages qu’il
admire.
Edgar Morin a réfléchi sur la violence. Il sait de quoi a besoin l’adolescent qui
menace de basculer dans la violence. Pas de répression. Pas d’enfermement : d’amour, d’amitié, d’admiration. S’il cherche la vérité, Edgar Morin ne l’a pas toujours trouvée. Longtemps membre du
parti communiste, il finit par comprendre que la situation difficile de l’URSS n’est pas seulement une étape provisoire vers un monde meilleur. Il s’oppose alors à la pensée stalinienne dominante
et se fait exclure. S’il pleure la nuit de son exclusion, parce qu’il a «perdu une famille», il est joyeux au petit matin d’avoir retrouvé son autonomie de pensée. Jamais plus il ne sera membre
d’un parti politique. Il écrit alors Autocritique pour tenter de comprendre comment lui, qui se croit intelligent, a pu à ce point se laiss
EDGAR MORIN : UNE PENSEE OUVERTE SUR LE MONDE
Edgar Morin est ce... quoi au juste ? Avec notre besoin permanent de mettre des étiquettes, comment rendre compte de la réalité complexe de la pensée d’un tel
homme ? Sociologue ? Philosophe ? Historien ? Théoricien des sciences ? En partie mais pas seulement, un peu tout cela mais dans le même temps rien d’aussi étriqué. Toute sa vie, il a cherché à
relier les domaines de pensée qui ne sont souvent dans le monde occidental que des domaines de propriété. Dans les années 1960 il invente la sociologie du présent et pense les grands événements
et les mutations du monde, favorisant une approche multidimensionnelle et intuitive. Pas assez scientifique pour les scientifiques ; pas assez philosophe pour les philosophes ; trop humain, en
somme.
Dès 1963 il devine, devant les rassemblements de jeunes et les violences générées par les concerts rock, l’émergence des mouvements de mai 1968. Pendant les
événements, professeur à Nanterre, il analyse à chaud les manifestations et revendications de la jeunesse. L’année suivant, il s’envole pour les
Etats-Unis, où il observe les derniers temps de la contre-culture hippie : il prend conscience du besoin de communauté et de liberté qui se fait jour dans une société de confort et de
consommation, c’est-à-dire de destruction. Il écrit alors son Journal de Californie qui fait désormais partie des classiques.
Déjà, sa pensée inconoclaste s’oppose au dogme de la société moderne. Pour lui, il s’agit évidemment, pour le salut de l’humanité, de favoriser le toujours
mieux sur le toujours plus. Souvent impliqué dans les combats écologistes, il prône une écologie globale : fi des rafistolages et des mesurettes générés par une vision éclatée et ponctuelle des
problèmes spécifiques de pollution : il faut selon lui remettre en cause les comportements, les modes de vie et les concepts ; l’homme doit faire sa métamorphose ou mourir.
Reconnu et admiré aux Etats-Unis, au Japon, en Amérique du Sud et ailleurs - une université porte son nom au Mexique - il reste controversé en France où l’on
adopte volontiers ce que Cocteau appelait le style des familles - «Ailleurs on doit t’encenser, mais quand moi je te dis ce qui est...». Quelques années plus tard, il signe avec La
Méthode six ouvrages successifs pour mieux comprendre le monde et l’homme, principalement à travers des réflexions sur la science, avec toujours cette volonté de penser la complexité, de
voir global, de sortir du schéma étriqué des catégories, d’étudier les différents aspects de la réalité. Impossible à étiqueter, Edgar Morin. C’est presque son credo à lui. C’est évidemment un
drame dans la société française engluée dans les étiquettes, les marques de fabrique, et qui préfère souvent l’image à la réalité, le mot à la chose, la virtualité à la vie réelle.
Quand il touche au cinéma documentaire sociologique dans les années 1970, il est un peu déçu par le résultat : les plus de vingt heures de tournage auraient
dû donner lieu à quelque cinq heures de film, mais les nécessités de la standardisation de l’industrie cinématographique amènent la production à fabriquer un produit de une heure trente
minutes.
Méconnu, l’homme a été comme chacun façonné par son enfance et sa jeunesse. Il perd sa mère à l’âge de huit ans. Comme on veut lui épargner le chagrin de sa
mort, on lui annonce qu’elle est partie en voyage. Il comprend qu’on lui ment : c’est le passage immédiat dans l’âge adulte. Mais il ne peut pas prendre congé de celle qui était au centre de son
monde. On sait depuis Freud quel sentiment de culpabilité est celui des enfants tôt orphelins : toute sa vie Edgar Morin cherchera la rédemption. A la mort de son père, il écrit un monument pour
ce dernier : ce sera Vidal et les siens, monument réaliste et jamais idéalisé. De sa jeunesse à Ménilmontant, où il découvre avec enthousiasme le cinéma de son époque, il passe très
vite, pendant la guerre, à la Résistance, où il travaille avec Marguerite Duras et tout le groupe de la rue Saint-Benoît qui comprendra aussi François Miterrand et son réseau. Chez Marguerite
Duras, qui reçoit beaucoup, il croisera Queneau, Merleau-Ponty et quelques autres personnages qu’il admire.
Edgar Morin a réfléchi sur la violence. Il sait de quoi a besoin l’adolescent qui menace de basculer dans la violence. Pas de répression. Pas d’enfermement :
d’amour, d’amitié, d’admiration. S’il cherche la vérité, Edgar Morin ne l’a pas toujours trouvée. Longtemps membre du parti communiste, il finit par comprendre que la situation difficile de
l’URSS n’est pas seulement une étape provisoire vers un monde meilleur. Il s’oppose alors à la pensée stalinienne dominante et se fait exclure. S’il pleure la nuit de son exclusion, parce qu’il a
«perdu une famille», il est joyeux au petit matin d’avoir retrouvé son autonomie de pensée. Jamais plus il ne sera membre d’un parti politique. Il écrit alors Autocritique pour tenter de
comprendre comment lui, qui se croit intelligent, a pu à ce point se laisser gruger pendant tant d’années. «D’un côté je regrette mes erreurs intellectuelles, d’un autre côté je ne regrette
rien.»
Le problème de l’intellectuel selon Edgar Morin : «Prendre le concept pour la réalité, prendre l’idée pour la vérité. L’intellectuel doit cesser de se prendre
pour le propriétaire de la vérité.» Face aux événements tragiques du monde, il reste «un optimiste confiant dans la possibilité de l’improbable», fidèle à son éthique de «résistance à la cruauté
du monde».
«Ce qui nous conduit vers l’abîme est peut-être ce qui nous conduit vers le salut», conclut ce penseur animé depuis toujours par un sentiment de solidarité
planétaire.
C.S.er
gruger pendant tant d’années. «D’un côté je regrette mes erreurs intellectuelles, d’un autre côté je ne regrette rien.»
Le problème de l’intellectuel selon Edgar Morin : «Prendre le concept pour la
réalité, prendre l’idée pour la vérité. L’intellectuel doit cesser de se prendre pour le propriétaire de la vérité.» Face aux événements tragiques du monde, il reste «un optimiste confiant dans
la possibilité de l’improbable», fidèle à son éthique de «résistance à la cruauté du monde».
«Ce qui nous conduit vers l’abîme est peut-être ce qui nous conduit vers le salut»,
conclut ce penseur animé depuis toujours par un sentiment de solidarité planétaire.
C.S.