30 mai 1999
J'ai découvert Hervé Guibert en 1984. J'avais acheté, un peu par hasard, Les Lubies d'Arthur, aux Editions de Minuit, chez un bouquiniste du quai Conti. J'écris "par hasard" parce que je
ne sais plus très exactement ce qui m'a poussé à acquérir cet ouvrage. Le titre, peut-être, quelques lignes grignotées au fil des pages sous le soleil de ce matin de printemps, ou le
jaillissement viril de l'écriture du jeune écrivain, je l'ignore, un peu tout cela à la fois, sans doute. J'imagine, me souvenant de celui que j'étais à cette époque, que j'avais déjà découvert
l'auteur de La Mort propagande à travers des critiques de presse. M'avait alors frappé son visage, la pureté des traits, la dure fragilité du regard, cette impression d'une indicible
horreur devant les choses du monde ou, peut-être, en face des beautés crues et vives que son talent d'auteur couchait sur le papier au fil d'une étrange alchimie.
Dans la foulée, j'achetai au cours des jours suivants l'intégralité de ses ouvrages parus à cette époque, principalement aux éditions de Minuit, tous disponibles dans quelques librairies de Lyon.
Seul le texte de La Mort propagande demeurait introuvable. Paru en 1977 aux éditions Régine Deforges, il était donné épuisé et personne n'était en mesure de me le commander.
Commença alors une quête un peu obsessionnelle, comme c'est souvent le cas des collectionneurs, qui devait m'amener à dénicher cet ouvrage quelques mois plus tard, sur les rayons d'un sex-shop
miteux, où il semblait m'attendre depuis des années.
Les livres d'Hervé, je les promenais avec moi comme on promène un enfant ou un petit frère. J'en prenais un soin terrible, méticuleux, tatillon. Hervé éveillait en moi un instinct protecteur. Je
croyais sentir dans ses écrits une perpétuelle et maladroite demande en amour. Son évitement de toute tendresse démonstrative -- ce qu'à l'époque en tout cas je percevais comme tel parce qu'il
évoquait ses sentiments d'une façon si particulière et distanciée -- m'apparaissait comme une incapacité à s'ouvrir sur ses émotions positives. Il semblait garder la main fermée de peur que
personne ne vienne rien déposer au creux de sa paume. La violence de certains de ses propos, la cruauté que paraissait lui inspirer immédiatement tout sentiment véritable dès lors qu'il s'étalait
avec trop de complaisance, la précision maniaque avec laquelle il décrivait la descente dans ses propres enfers, tout cela me parlait d'abandon, de rejet, de désir manqué. Comme certaines mères
se mettent à détester les petits enfants parce que leur fils homosexuel ne saurait leur en donner, Hervé travestissait la pureté infinie de ses émotions en une pierre plus coupante que le
diamant.
Ses mots ne se lisaient pas. Ils se goûtaient. Je savais d'emblée les errements, les douleurs, les souffrances qu'ils supposaient. Je caressais des yeux l'espace entre les lignes où je croyais
dur comme fer qu'Hervé se retranchait. Contrairement aux autres auteurs qui avaient mes faveurs, Jean Cocteau, Marguerite Yourcenar, Françoise Sagan, Patrick Modiano, William Irish, Patricia
Highsmith, Klaus Mann, Yasunari Kawabata, Yukio Mishima et les autres, je n'éprouvais pour lui aucune admiration. Son talent se situait pour moi bien au-delà du talent, sur la ligne de crête où
il trace la voie d'une morale absolue.
Quand les autres écrivains peuvent se lire sur la plage, le décor convenable pour dévorer Guibert serait la route de la haute corniche, étroite et sinueuse, qui serpente sur les hauts du massif
des Maures, dans la chaleur torride de l'été, au milieu de paysages arides où la première étincelle déclenche un incendie.
Guibert méritait qu'on prenne soin de lui. Je prenais soin de ses livres par procuration. Je collectionnais ses articles dans Le Monde ou dans L'Autre Journal, je repérais ses
interviews dans la presse ou à la télévision. Voir une affichette promotionnelle sur son dernier livre en date dans une librairie m'emplissait d'une émotion intense. Hervé faisait partie de ma
famille. Il avait sept ans de plus que moi, mais c'était comme découvrir au hasard d'une promenade la photo d'un petit frère caressé par la gloire. Les étals de la FNAC devenaient un mandala dont
il était le centre. Régulièrement, ici ou là, son nom sur une couverture de magazine m'interpellait. Un rappel. Comme un rituel si j'arrivais dans un appartement inconnu, un livre de lui dans une
bibliothèque contribuait à rendre l'atmosphère des lieux familière et à créer une complicité plus immédiate avec ses occupants. Tout au moins, cela faisait un sujet de conversation.
La rencontre avec les écrits d'Hervé fut pour moi décisive. Ou plutôt : je reconnaissais en lui une part de ma vérité personnelle, plus intime, plus profonde et plus invincible que les vérités de
circonstances.
Je lui écrivis dès le premier livre lu. Sa réponse ne se fit pas attendre. J'ai conservé cette lettre comme les autres. Elle est datée du 21 mai 1985, écrite à l'encre noire. Les lignes
descendent, comme toujours chez Hervé, dans une pente irréversible. Le dessin des lettres est bouclé, sans excès, avec des rondeurs enfantines que contredisent la nervosité et la fermeté de
l'homme mûr. On perçoit l'attention de celui qui tient le stylo-encre, la délicatesse qu'il met dans sa réponse, dans le tracé qu'il imprime à la plume. Son contact avec les mots est d'abord
physique. Le stylo est un sexe et le papier son drap. Hervé écrit comme on ferait l'amour : un mélange de ferveur et de retenue, une alternance de moments tendres et de temps plus heurtés. Il
faut très peu de choses pour qu'il s'ouvre. S'il fait mine de fermer sa porte, c'est pour qu'on vienne la forcer. Il n'y a d'ailleurs au fond rien à forcer, rien à prendre, dans sa maison tout
est donné. Hervé Guibert sur la page noircie est la générosité même.
Il y eut tout cela dans sa première lettre, et cette générosité surtout. Les mots dont il use sont ceux du corps. Il se dit "touché" et parle de courage. Voilà les rôles renversés. Mais les
petits frères qu'on voudrait protéger, n'a-t-on pas besoin d'eux plus que de toute chose ?
31 mai 1999
J'ai fouillé hier dans le stock de dossiers, de journaux, de coupures de presse et de notes prises au cours des années 80 autour d'Hervé Guibert. Me revient en mémoire toute une époque, pas si
lointaine et encore tellement vivace, celle des nuits parisiennes au cours de week-ends qui n'en finissaient plus, les fêtes du bicentenaire de la Révolution et leurs bals éparpillés dans toute
la capitale, et un état d'esprit perdu, imprégné plus de légèreté que d'insouciance. Un dernier relent d'enfance, en somme, vite dissipé et qui ne sera plus.
Mais ce qui a été ne peut pas ne plus être, et il a suffi de quelques images sur papier jauni, hier, pour faire remonter, intacts comme au premier jour, des émotions et des sentiments dont
j'ignorais que j'en étais porteur. Chaque article, découpé à la hâte, me ramenait au moment de sa découverte, à la main qui me l'avait donné, à l'amie qui l'avait conservé pour moi. Telle
interview publiée dans Le Monde au début des années 80 porte la mention, en bas à droite, de la date de parution : je reconnais l'écriture de Suzanne. Et puis, surtout, la profusion de
papiers sortis à la mort d'Hervé, comme un amoncellement de fleurs débordant sur les tombes voisines.
Je savais bien, comme tout le monde, dans quel état se trouvait le jeune écrivain. Il avait suffisamment raconté, au fil des livres et des entretiens, la déchéance physique, la mort qui travaille
dans le miroir et le vertige de la fin, pour que sa disparition ne soit pas une surprise. Et pourtant, de dernier livre en dernier livre, de sursis en prolongation, j'avais fini par croire que
les rendez-vous avec ses nouvelles publications se prolongeraient de toute éternité. La force de l'habitude, c'est de nous faire croire à la permanence des êtres et des choses.
Je rentrai de Londres, où j'avais passé Noël avec Wayne Barry, le 31 décembre 1991. Pendant tout le trajet de l'aéroport de Satolas à son domicile stéphanois, Jacques ne m'a parlé de rien, ou
plutôt il a choisi de n'évoquer que les choses du quotidien, le courrier en attente, les nouvelles de nos amis communs, les menus événements de la vie artistique locale, le compte-rendu de ses
derniers concerts et les articles sur mon dernier roman publié. Ce n'est qu'en arrivant chez lui qu'il m'a annoncé, avec la touchante maladresse de son extrême jeunesse, qu'il avait une grande
nouvelle triste à m'annoncer. Il en avait les larmes aux yeux, lui qui n'avait jamais rencontré Hervé. Mais je lui avais tellement parlé de lui, je lui avais mis entre les mains les romans du
"plus grand écrivain français vivant", qu'il savait bien que c'était avec Hervé une partie de moi qui disparaissait. Une partie de ma vie, de mon temps, de mes préoccupations, de ma tendresse.
Une époque s'achevait. Il n'ignorait sûrement pas que c'est notre lot quotidien, que l'on perd chaque jour une partie de soi que l'on ne retrouvera pas, mais que c'est la condition nécessaire
pour avancer, pour exister vraiment, pour devenir ce que nous sommes.
Je n'y ai pas vraiment cru. Je savais bien que c'était vrai, mais je n'y croyais pas. Il m'a alors montré sur le piano ce qui m'est apparu comme un mausolée à la mémoire d'Hervé : une pile de
journaux et de revues qui parlaient de l'écrivain, qui résumaient la vie de l'homme et rappelaient le calvaire de ses derniers mois. Il les avait tous achetés pour que je les trouve à mon retour
de Londres. Je les ai pris pour aller les feuilleter ailleurs, pudiquement, afin que Jacques ne soit pas gêné par la vague d'émotion qui me submergeait. Il ne sert à rien de lutter contre les
vagues. Il faut seulement les regarder passer comme un beau paysage. Rien ne dure jamais. Elles finissent par retourner à l'océan dont elles viennent et qui les habite.
J'ai lu tous les journaux, ligne après ligne, avec une sorte de délectation morbide. Tant qu'on parlait de lui dans la presse, il restait vivant, je me sentais relié au monde puisque le monde
partageait l'émotion passagère qui s'imprégnait dans mes sables et dont la trace, je ne l'ignorais pas, perdurerait sans doute au-delà de moi-même.
Hervé Guibert était mort. Le petit jeu de la corrida, cette danse si élégante à laquelle il s'était livré, n'avait jamais, exquise politesse, pris les allures d'un combat. C'est toujours, même au
plus bas de sa forme, d'un sourire timide et séducteur, comme une femme qu'on drague, qu'il venait parler chez PPDA de sa disparition prochaine. Pourvu qu'on reconnaisse, après, plus tard, son
talent d'auteur.
Jamais il n'avait forcé le trait. Jamais il n'avait exploité l'émotion naturelle que sa condition suscitait. Au contraire, il s'efforçait de l'éviter. Cet évitement contribuait à la renforcer, à
la rendre insoutenable et pure, coupante comme une lame. Les sourires d'Hervé sur le petit écran devenaient des poignards qui vous labouraient le cœur.
Hervé Guibert est mort. Il nous laisse des livres, des articles, un journal. Il nous laisse la force de sa fragilité admise et regardée en face. Il nous laisse le courage qu'il a su nous donner,
parce qu'il a démontré que chaque instant mérite d'être vécu et que la souffrance, considérée avec dignité, compose avec la matière humaine de véritables chefs-d’œuvre ; le marbre ne se plaint
pas sous les ciseaux du sculpteur. Il nous laisse ses fantômes, aussi, qui n'ont pas fini de nous hanter.
20 juin 2000
Si je m'interroge sur le fait de savoir pourquoi Hervé Guibert, je dois bien admettre que je ne trouve guère de réponse convaincante. Des circonstances, certes, qui se conjuguent à un moment
donné, et que j'ai évoquées plus haut, ont placé sur mon chemin tantôt son visage, tantôt sa voix, tantôt, synthétisant les deux et en révélant les arcanes, ses textes. De fausses raisons, qu'une
approche purement intellectuelle fabrique après coup, surgissent bien ici ou là sur le lac étale de la conscience. Mais c'est surtout, si je procède à une introspection en profondeur, les
contradictions entre ma perception du personnage public, de l'homme et de l’œuvre qui confirment depuis mes premières lectures de ses romans l'attrait au départ superficiel pour la beauté d'un
visage, d'une évocation textuelle ou d'un regard apeuré.
Non que j'émette quelque réserve que ce soit, a priori, sur cet oeuvre atypique, immédiat, et tout entier tourné vers la dissolution du style, la spontanéité de l'instant, la tentative
asymptotique de fusion entre le réel vécu et son compte-rendu littéraire. Hervé Guibert utilise la page blanche comme un miroir de la vie, miroir dont le reflet, s'il semble parfois déformer
quelque peu les événements, au regard de ses amis notamment, renvoie en fait à une vérité plus profonde qui correspond à sa perception des choses de ce monde.
La persévérance d'Hervé dans la construction de sa légende, dans sa préparation de l'après vie, ne laisse pas d'étonner celui qui se penche sur son cas. Son épouse Christine, son éditrice Teresa
Cremisi, témoignent par exemple de l'attention méticuleuse qu'il porte, jusque dans les derniers jours de sa vie, à classer articles et manuscrits même les plus anciens ou les plus "anodins", à
les ranger dans des chemises colorées, à les regrouper sous un titre générique et à déterminer l'ordre dans lequel, après lui, ces témoignages de son existence devront être publiés.
Hervé Guibert, on le sait, eut la passion du cinéma, du théâtre et des stars. Ses écrits sur le septième art ne laissent aucun doute à ce sujet. Son expérience adolescente des planches, sa
collaboration avec Patrice Chéreau pour le scénario de L'Homme blessé, le film qu'il réalise pour TF1 dans les derniers mois de sa vie, en attestent également. Hervé Guibert se fabrique
le personnage qu'il veut devenir, le plus près possible de ce qu'il croit ou sent être lui, le plus loin possible de ce qu'il pense être une prédestination familiale, d'où son rejet des
convenances classiques malgré l'amour de ses parents. Il échafaude son scénario de vie, qui prend dès le départ, avec La Mort propagande, publié chez Régine Deforges en 1977, des allures
de scénario de mort, et s'y conforme jusqu'au bout.
D'une certaine manière, chacun de ses livres, chacune de ses apparitions télévisées, le choix d'un manteau chez Kenzo ou d'un chapeau rouge ou bleu marine, adopte une pose, l'arrête et le
magnifie. Hector Bianciotti, qui fut chez Gallimard l'éditeur d'Hervé et devint rapidement un ami, rapporte qu'un jour, le jeune écrivain, qui le rejoignait pour leur dîner mensuel, arrive à
grandes enjambées, vêtu d'un nouveau pardessus noir qu'il vient d'acheter. En traversant la rue, il surprend son propre reflet dans une vitrine : “J'ai compris quelle démarche je dois adopter
pour que le tissu tombe bien et que le mouvement soit beau”, commente alors Hervé.
Contrairement aux apparences, il ne faut voir dans cette attitude répétée nul mensonge -- ou alors, sur le mode coctélien, un "mensonge qui dit la vérité" -- mais une forme de célébration
narcissique où l'écrivain se met en situation et se contemple dans le miroir.
Le premier malentendu se situe à ce point d’interrogation : quelle part d’autobiographie et quelle part d’imaginaire, de fantasme, de mensonge dans les livres d’Hervé Guibert ? Pas si facile de
s’y retrouver, quoi qu’affirment ses proches, qui savent à coup sûr décoder l’identité de chair et d’os, le nom familier derrière l’initiale dont le jeune écrivain use si abondamment dans ses
oeuvres, comme un voile fictif, plus réel que le réel. Bien sûr, tout cela revient au même, finalement, réel ou pas réel, puisque l’esprit tout entier repose sur la seule mémoire, et que
l’imaginaire n’est qu’une reconstruction, une restructuration de souvenirs et d’images mentales au préalable dispersés. Il n’en reste pas moins qu’Hervé Guibert pourrait reprendre à son compte le
fameux mot de Cocteau évoqué plus haut, au sens depuis lors fort souvent détourné : “Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité”. Colette elle aussi n’affirmait-elle pas, en 1931, dans une
interview à la revue Riviera : “L’Art, c’est le mensonge, et c’est parce que je mens que mes livres existent.”
Mais ne nous y trompons pas : le mensonge n’est finalement qu’apparent. Certes, Guibert nous parle de son monde -- mais de quel autre monde pourrait-il diable parler, puisque le monde extérieur
ne prend consistance que dans son propre regard ? --, mais sur ce monde, il s’efforce de coller les mots les plus justes, les moins travaillés, les plus spontanés. A la limite, il faut se passer
de style : le style n’est qu’une barrière, un écran de fumée entre l’écrivain et son lecteur. Non, il faut écrire tout cru, tout brut, placer son oeuvre sous le signe de l’immédiateté. C’est le
même processus qui anime Hervé dans sa démarché de photographe : saisir l’instant avec le moins de distance, le moins de pose possible. Ce n’est plus un art qui fige, mais qui témoigne au
contraire du mouvement dont il retient un point. Nulle halte. Le pli d’une nappe soulevée par le vent dans l’ermitage de Santa Caterina, sur l’île d’Elbe, le livre ouvert que Mathieu a posé sur
ses cuisses le temps d’un cliché, les billes que Christine aligne avec une délicatesse mélancolique sur le dossier d’un fauteuil, le corps de Thierry enroulé dans une serviette de bain, ce ne
sont que des moments, des passages, qui s’ouvrent sur l’après, qui font à l’esprit dérouler les instants. Un chant de la vie, en somme. Il ne faut pas se méprendre. Un chant de l’amour, aussi. Il
n’y a pas d’amour, seulement des preuves d’amour. Ces preuves, Hervé les égrène au fil de ses oeuvres. Ce n’est en somme pas si terrible à comprendre : le petit garçon aimé, choyé, rempli de
l’amour engrangé lors d’une enfance heureuse, puis coupé, volontairement, des siens, ne cesse de prouver son amour pour demander celui des autres. Jamais rassasié, bien sûr, parce qu’on ne
retrouve jamais le paradis de l’enfance.
“Dans l’écriture je n’ai pas de frein, note Hervé Guibert en introduction de son livre de photos
Le seul visage, pas de scrupule, parce qu’il n’y a que moi, pratiquement, qui suis en jeu
(les autres sont relégués, en abstractions de personnes, sous formes d’initiales), tandis que dans la photo il y a le corps des autres, des parents, des amis, et j’ai toujours une petite
appréhension : ne suis-je pas en train de les trahir en les transformant ainsi en objets de vision ? Cette question, heureusement, est vite chassée par une autre idée : qu’en dévoilant ainsi à
d’autres, à des corps étrangers, passants et peut-être indifférents (je peux aussi les imaginer complices), des corps familiers, des corps aimés, je ne fais qu’une chose -- et c’est une chose
énorme je crois, c’est en tout cas le but de toute mon activité, de toute ma prétention créatrice -- : témoigner de mon amour.”
[1]
Agathe Gaillard, son amie qui tient la galerie du même nom, passionnée de photographie, écrit en 1992, quelques semaines après la mort d’Hervé, en introduction à une exposition des clichés du
jeune écrivain à l’Hôtel Rivet à Nîmes : “Il écrivait comme on photographie : comme un photographe recueille des instants de réel et, sur sa planche-contact, fait le seul choix nécessaire à son
propos, abandonnant ce qui lui est maintenant inutile, Hervé Guibert prenait dans la vie, sans pitié mais non sans amour, les instants de réel nécessaires à la création de sa fiction. Ses amis
acceptaient le risque aveugle de devenir ses personnages, bien sûr jamais comme ils l’auraient attendu. [...]
“Ses outils étaient simples, un Rollei 35, un Mont-Blanc, une vieille machine à écrire, une caméra vidéo 8, mais surtout sa vie, délibérément, savamment brûlée. Et pour longtemps, pour nous
nourrir, nous héritons de cette oeuvre intense, sublimation poétique du désir et de la tâche de vivre, les années 1970-80 à Paris.”
Parmi les dernières pages de son journal intime, où il ne fait pas figurer de dates, Hervé Guibert note : “Quand j’écris une histoire, je n’aime plus personne que ses personnages. (Toute fiction
est une mystification.) (Un des rôles de la littérature est l’apprentissage de la mort.) Maintenant, quand il y a un vieux personnage dans une histoire, il me rend terriblement nostalgique de ce
que je ne serai pas. Le sang qui coule dans ma poitrine, tiré comme par une blessure pour épargner les veines. Toutes les nuits je veux mourir. Trois livres en chantier, c’est un peu trop. Mais
tant qu’ils resteront en chantier, ils seront un prétexte pour ne pas me tuer.”
Le lien étroit qui se compose au fil des pages qu’écrit Hervé, entre littérature et mort, n’est en aucun cas, comme pourrait le supposer le lecteur inattentif, le résultat des mois et des
années de maladie. C’est en effet dès son premier ouvrage, La Mort propagande, en 1977, que le jeune écrivain, à peine sorti de l’adolescence, déjà fasciné par une vision clinique de la
mort et par l’idée du suicide, commence de nouer les étranges épousailles : étranges, ou étonnantes, dans la mesure où c’est la vie, ici, qui semble résulter des choix de l’oeuvre, et non
l’inverse, comme si Hervé Guibert figurait au fond son propre personnage, comme si l’effet précédait la cause, comme s’il avait eu, dès le départ, une vision intuitive et globale, prémonitoire,
de son propre destin.
Dans un des articles qu’il consacre à son ami mort, Mathieu Lindon commente : “Comparer les événements qu’il a effectivement vécus à ceux qui surviennent aux héros de ses romans est au demeurant
une tâche dont chacun est libre d’estimer l’intérêt. Cependant, le rapport si particulier qu’il a instauré entre son existence et ses livres caractérise son travail d’écrivain, justifiant donc
qu’on prête aussi attention à celle-ci.”
[2]
De roman en nouvelle, c’est toujours le même homme qui parle au lecteur, le même commentateur qui paraphrase la situation. Là n’est pas le moindre des charmes de cette prose directe et
fulgurante, dans la complicité ambiguë de ce faux abandon. Journalistes, critiques, commentateurs, biographes et universitaires du monde entier citent d’abondance des extraits de son oeuvre,
prenant pour argent comptant chacune de ses assertions, quand il s’agit d’éclairer les événements qui ont fait la trame de sa vie. S’il fallait une preuve qu’oeuvre et biographie s’épousent
étroitement dans son cas, la voilà bien. Cependant, et même si toute l’oeuvre d’Hervé Guibert se place, dans le sillage de Michel Foucault, sous le signe de la vérité, c’est faire preuve de la
plus extrême crédulité que de croire sur parole le romancier. Car la vérité trop nue, qui n’excite pas les hommes, est le plus souvent habillée des oripeaux du mythe.
Hervé Guibert, certes, utilise sa vie, celle de ses proches, comme matériaux fondamentaux de sa création littéraire. Mais il donne le plus souvent à ses livres l’appellation de roman. Que
certains d’entre eux, et non des moindres, puisent abondamment dans son journal, est un fait avéré. Il n’en reste pas moins que l’écrit, au plus proche qu’il témoigne de la vie, n’est pas la vie.
C’est donc, malgré toutes les tentations, avec la plus extrême prudence que nous analyserons les éléments autobiographiques issus de ses textes, en les confrontant systématiquement aux
témoignages de ses amis, de ses proches et de ceux avec qui il a travaillé. Pas question d’épouser systématiquement ses ferveurs et ses rancunes, de suivre le sillage de ses calomnies ou de
certaines affirmations parfois discutables. Hervé Guibert fait parfois preuve d’un ressentiment impitoyable, assez proche de celui de Jouhandeau dans son Journal. Tout l’intérêt de
l’oeuvre de Guibert est là : rien n’est tout à fait faux, chaque détail est puisé à la source du réel. Mais la reconstruction est telle qu’on a tôt fait d’y perdre son latin.
[1]Hervé Guibert,
Le Seul visage, éditions de Minuit, 1984
[2]Mathieu Lindon,
Le Coeur fatigué, Libération, jeudi 14 janvier 1993