Mardi 3 juillet 2007
Dimanche 16 septembre 2001
 
Gérard Hardy arrive à 16 heures tapantes à notre rendez-vous sur la terrasse de la brasserie Aux Cadrans, en face de la Gare de Lyon. C’est Hans Georg Berger qui, à Berlin au mois de juillet, m’a suggéré de le rencontrer. «Il vous parlera d’Hervé Guibert. Et même si votre livre est terminé, ce sera pour vous une rencontre.»
 
Je lui ai adressé un courrier à mon retour de vacances, à la fin du mois d’août. Nous avons échangé quelques coups de fil. Il a accepté le principe d’une rencontre. Et nous voilà. Gérard Hardy est le fondateur avec Ariane Mnouchkine du Théâtre du Soleil. Mon nom, dira-t-il, a immédiatement résonné en lui. C’est lui qui interprétait le rôle de Gustav Gründgens dans le Méphisto de Klaus Mann monté au Soleil à la fin des années 1970. Il quitte le Théâtre du Soleil au début des années 1980, travaille à présent à Poitiers, dans une troupe qui tourne avec un chapiteau dans les campagnes et associe la population locale aux représentations. La troupe est hébergée dans des maisons collectives ou chez l’habitant. «Nous vivons presque en communauté. Je suis le plus vieux. Cela me fait du bien de vivre au milieu des jeunes. Je veux bien finir comme ça...»
 
Le soleil joue avec les nuages et éblouit Gérard Hardy qui lève une main près de son visage pour se protéger. Il ramène vers l’arrière la longue chevelure blanche qui cascade sur ses épaules. Le comédien porte une veste verte en lin, un tee-shirt et un pantalon également noirs. Il a une indéniable gueule de théâtre, un regard bleu profond et perçant qui, s’il est ici rempli de bonté, doit pouvoir s’il le désire lancer des éclairs meurtriers. Je ne peux m’empêcher de l’imaginer en Méphisto. Il se définit comme «spécialiste de rien, sinon peut-être de l’amitié.»
 
«Hans Georg m’invite en 1979 sur l’île d’Elbe à l’ermitage de Santa Caterina. C’est là que je croise Hervé Guibert et son ami Thierry pour la première fois. Je connaissais son premier livre, paru chez Régine Deforges. Je suis arrivé à l’ermitage la veille de leur départ. Hans Georg avait un peu peur de notre rencontre. Il faut dire que nous étions un peu entassés les uns sur les autres. Il s’est débrouillé pour qu’Hervé et Thierry partent le lendemain. Mais ils ont clairement fait comprendre qu’ils seraient bien restés plus longtemps. Les rapports de franchise qui régnaient sur l’île étaient très directs.
 
«Par la suite, j’ai revu Hervé tous les ans sur l’île d’Elbe, jusqu’à sa mort. Soit en été, soit pour des week-ends prolongés de quatre ou cinq jours -- notamment quand Hervé vivait à la Villa Médicis. Il régnait une grande liberté à l’ermitage. Nous étions un noyau d’amis avec des liens très forts. C’était toujours un grand plaisir de se retrouver.
 
«Hervé avait sa chambre dans la sacristie. Si l’on ouvre les tiroirs, encore aujourd’hui, sa bouteille d’encre. Les séjours sur l’île sont peu à peu devenus une sorte de rituel. Je n’y suis pas allé depuis deux ans et cela me manque. On passait les journées à ne rien faire, à prendre le petit-déjeuner, à parler, à aller à la plage, les soirées à regarder les étoiles, à se raconter des histoires.
 
«Hervé racontait à l’avance ce qu’il souhaitait écrire. Il testait ses idées sur nous. On les retrouvait après coup dans ses livres. A l’époque où il a écrit Les Gangsters, il s’inquiétait au téléphone pour ses grand-tantes et les travaux qui se passaient chez elles. Ce qu’il nous racontait à ce sujet me paraissait étrange. Quand le livre est sorti, cette histoire est devenue pour moi beaucoup plus réelle.
 
«L’été 1989, j’avais rendez-vous sur l’île. Hervé était malade. En juillet, je me fais méchamment attaquer à Montmartre, avec couteaux et cutters. J’ai cru que mon heure était venue. J’arrive à l’ermitage quinze jours après, avec des marques et des pansements sur le visage. Hervé et Hans Georg s’étonnent de me voir dans cet état. Je leur raconte... Hervé m’a dit plus tard la chose suivante : «Ton histoire m’a aidé. Je sais que je vais mourir. Je me sentais moins seul à cause de ce que tu as vécu. Tu aurais pu comme moi mourir d’un instant à l’autre, comme moi qui porte ma mort avec moi.
 
«A la mort de Thierry, quelques mois après celle d’Hervé, Christine Guibert a retrouvé une photo prise par Thierry au début des années 1980. On y voit Hans Georg, Hervé et moi à Santa Caterina. Elle est chez moi à Tours. Je tente d’allumer une cigarette. J’avais cessé de fumer mais il m’arrivait de prendre une cigarette de temps en temps. Tout le monde est gai, on avait beaucoup bu. C’est un moment de grâce. Nous étions heureux de vivre.
 
«Hervé ne se laissait accaparer par personne. Mais il accaparait beaucoup ceux qu’il choisissait. Par amour : il avait un énorme coeur. Je n’ai jamais pu dissocier Hervé de Thierry. C’était pour moi un vrai couple, encore plus fort qu’un couple. Si l’on enlève les «T.» de son oeuvre, tout s’effondre. Ils étaient comme deux anges liés indéfectiblement. Il y avait une force qui les liait... Ils menaient vraiment ensemble cette histoire. Je crois que Thierry a sa part dans l’oeuvre d’Hervé. Il est derrière chaque page, même quand son nom n’est pas cité. Thierry avait avec Hervé une liberté incroyable et très forte. Hervé craignait beaucoup le jugement de Thierry.
 
«Hervé Guibert reste une référence dans ma vie, un étalon. Souvent, je me dis : «Tiens, qu-est-ce qu’il penserait de ça, lui ?»
 
«Ce furent de grandes années de bonheur. Après, c’est devenu plus difficile, évidemment. J’ai revu Hervé Guibert quelquefois à Paris, nous avons dîné ensemble au restaurant. Mais dans les années 1980, je venais de quitter le Théâtre du Soleil et je tournais beaucoup en province. L’île d’Elbe est toujours restée comme un moment à part, un lieu magique.
 
«Aujourd’hui, le fait d’y retourner est une façon de perpétuer le passé. Hervé Guibert est toujours là, dans l’ermitage. Pour moi [sourire] il y a Sainte-Catherine d’Alexandrie et Hervé Guibert. »
 
Christian Soleil
16 août 2001
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Mardi 3 juillet 2007
J’écris deux lettres à Mathieu Lindon en 1999 pour lui demander de m’accorder un entretien au sujet du livre que je prépare sur Hervé Guibert. Christine Guibert m’explique qu’il n’aime pas trop les biographies, qu’il n’y voit pas d’intérêt, qu’il a été échaudé par de précédentes expériences, bref qu’il est a priori réticent et que j’ai peu de chances de le rencontrer.
 
Je poursuis mon enquête au fil des mois. Fin août 2001, je rends visite à Bernard Faucon. Je lui parle de mon désir de rencontrer Mathieu Lindon. Il me suggère d’écrire une dernière fois, ce que je fais. Le journaliste m’appelle de son poste à Libération et me laisse un message. Il ne sait pas s’il a des choses à me dire mais il veut bien me rencontrer. Nous prenons rendez-vous ce samedi 15 septembre 2001 au café Bastille.
 
J’arrive à Paris la veille au soir par le dernier TGV. Taxi jusqu’à l’hôtel de Paris, face à la Villette. Dîner au japonais d’en face. Je prends quelques notes pour l’interview. Le matin, je traîne dans des cafés de l’avenue Jean Jaurès. Déjeuner au Bistro Romain de la rue de la Roquette. Je m’installe dix minutes avant l’heure à la terrasse du café Bastille, contre les vitres, sous le chauffage rendu nécessaire par l’automne précoce.
 
Mathieu Lindon arrive à 15h10. Il s’excuse de son retard. Taille moyenne, cheveux frisés, pull léger sur chemise à carreaux, imperméable discret. L’air d’un jeune homme timide qui a oublié de grandir.
 
Il s’assied à côté de moi. Il ne se souvient pas de mes premières lettres il y a deux ans. Il est venu à cause de la dernière, et d’un coup de fil de Bernard Faucon. Je lui parle de mon projet. Il se dit heureux qu’il ne s’agisse pas d’une biographie au sens strict du terme. Il n’en voit pas l’intérêt. Seule la vérité de l’œuvre compte pour lui. « Savoir si tel événement s’est passé en telle année ou en telle année, ce serait le rôle du biographe. Corriger l’autofiction d’Hervé. Quel intérêt ? Je trouve ça un peu bête. Il y a un intérêt à faire une biographie romanesque, mais dans ce cas on ne se soucie pas de la réalité. » Il y a dans ses propos une timidité et une violence qui me parlent.
 
Pourquoi n’a-t-il pas écrit lui-même sur Hervé Guibert, ou sur les gens intéressants qu’il lui a été donné de connaître ? « Par manque d’humilité. J’aurais pu écrire sur eux. Cela aurait été gentil de ma part. » Son influence sur Hervé Guibert ? « C’est beaucoup dire. Il affirme cela dans une interview. C’est gentil de sa part. » L’influence de son père, l’éditeur Jérôme Lindon, sur les livres les plus fictionnels d’Hervé Guibert ? « Ce sont toujours des livres autobiographiques. Et deux d’entre eux sont parus chez Gallimard, pas chez Minuit. »
 
Deux informations cependant : il a connu Hervé Guibert avant que celui-ci ne publie son premier livre aux éditions de Minuit. « Je dirigeais la revue Minuit. Il m’apportait ses textes. La première fois, c’était en 1978. Il le dit dans une interview. » Sourire. Mathieu Lindon ne livre rien. Il y a quelque chose de touchant dans cette pudeur extrême. Je ne saurais affirmer s’il s’agit de respect, d’amour profond pour Hervé Guibert, ou d’orgueil démesuré. Un peu des deux peut-être. « Si j’avais voulu écrire sur Hervé Guibert, je l’aurais fait moi-même. » Certes.
 
Hervé Guibert, dans une de ses dernières interviews, parle d’un livre qu’il aurait voulu écrire, dans lequel il éreinterait ses plus proches amis. Un exercice qui lui est assez coutumier, mais qu’il opérerait cette fois de manière radicale. Il en parle au premier, qui s’en fiche. Puis au deuxième, qui en est blessé. Il décide alors, pour préserver ce dernier, de ne pas faire le livre. Je devine que le premier est Thierry. Le deuxième est-il Mathieu Lindon ? Le journaliste confirme. Et le troisième ? « Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse de Bernard Faucon ou de Hans Georg Berger… »
 
Sûr de lui, Mathieu Lindon. L’homme est touchant. Il ne propose pas de vision définitive d’Hervé Guibert. Il ne l’utilise à aucun moment pour développer sa gloire personnelle. Il y a en lui une honnêteté foncière que je trouve immensément respectable.
 
Quand il me serre la main sur le trottoir devant le café Bastille, il me dit qu’on se reverra sûrement. Je n’ose lui dire que j’ai lu tous ses livres et que j’admire son travail. Trop naïf. Je promets de lui envoyer mon portrait en deux tomes de Michel Durafour. Il me dit de faire une bise à Christine Guibert et Agathe Gaillard, que je vois dans une heure à la galerie de cette dernière pour discuter des photos qui agrémenteront mon livre.
 
Je regarde sa silhouette s’évanouir dans la foule de la rue de la Roquette. C’est là que Tsutomu Hirano vivait quand il était mannequin chez Yves Saint-Laurent. Mathieu Lindon m’a fait douter. Je me demande s’il y a un intérêt à écrire quoi que ce soit sur qui que ce soit.
 
Christian Soleil
15 septembre 2001
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Mardi 3 juillet 2007
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La culture japonaise s’explique d’abord par le premier trait marquant de ce pays : son insularité. Les 3400 îles de l’archipel s’éparpillent des banquises sibériennes aux mangroves tropicales. Un tel étalement géographique aurait pu donner lieu à une population diversifiée. La société japonaise s’avère au contraire incroyablement homogène, et c’est en partie à cette homogénéité qu’elle doit sa prospérité.
 
Bien entendu, les japonaise ne connaissent pas toutes les îles du pays. Ainsi, nul n’avait jamais entendu parler, à Tokyo, d’Okinotori, un îlot corallien dérisoire et inhabité perdu à deux mille kilomètres plus au sud. En 1987, ce vieux récif érodé s’apprêtait à s’enfoncer en silence sous les flots pacifiques lorsque, brusquement, il fit la une des médias. Stupeur et tremblements. Sa disparition, en effet, selon le droit de la mer, risquait de priver l’archipel de 430 000 km2 de zone de pêche exclusive ! On se mit donc illico à le chapeauter d’un monticule de béton armé afin de lui garder le chef au sec. La morale de l’histoire, s’il en est, souligne que le Japon, grande puissance économique, a bâti sa prospérité sur une nature tourmentée et fragile. Ses habitants, d’ailleurs, s’en sont fait une religion. Les typhons, tremblements de terre et autres calamités leur ont inspiré la certitude d’un univers régi par des forces occultes, les kami, avec lesquels il faut compter. Le bouddhisme, importé de l’Inde via la Chine et la Corée, a achevé de les convaincre du caractère éphémère et périssable de toutes choses. Et à ceux qui doutaient encore, la crise, depuis le début des années 90, a prouvé toute la véracité du théorème dit «de la bicyclette» : tant qu’on pédale, tout avance, si on s’arrête, tout s’écroule. En lutte permanent pour sa survie, hantée par le spectre du surpeuplement, cette nation insulaire ne pouvait réunir dans ses filets une telle myriade d’îles disparates qu’en imposant à tous une même discipline grégaire, frugale et policée. Dès la naissance, les individus apprennent à s’y déplacer «en bancs de poissons».
 
Replié durant des siècles dans son splendide isolement, l’empire du Soleil-Levant a été contraint d’ouvrir ses portes aux normes occidentales à la fin du XIXe siècle. Cette acculturation brutale a chamboulé de fond en comble ses traditions. Sans doute l’âme nippone a su résister et s’adapter. Mais où se cache-t-elle aujourd’hui ? Dans le jardin de pierre du Ryoan-ji, dans la silhouette conique du mont Fuji, sous les torii (portiques) des sanctuaires shintô, dans la voix du thé, la voie des bouquets, la voie des guerriers ; dans les kimonos, le sumo, le nô ; dans la calligraphie, l’art zen et l’art des geishas ? Ou bien, au contraire, dans les Tamagotchis, les Pokémons, les consoles de jeux, les mangas, les téléphones mobiles i-mode et autres prouesses technologiques, tels les cyber-chiens de garde et cyber-phoques en peluche présentés au salon Robotex de Yokohama ? A la fois figé dans ses rituels et déballant à tous crins une modernité dernier cri, le Japon est un surprenant mélange. Toujours nouveau et parfaitement identique, à l’image du temple d’Ise que l’on refait à neuf tous les vingt ans. Pour le Japonais, les notions de naturel et d’authentique ont un sens bien différent du nôtre. Sa vision de l’espace n’est pas la même : issue d’un monde insulaire et précaire, la mentalité japonaise valorise le microcosme, un univers en réduction facile à parcourir et à contrôler, à l’image du bonsaï, l’arbre nain. Son rapport au temps, aussi, diffère. Il vit dans le provisoire, car rien n’est fait pour durer. Ce sentiment, loin de conduire à la désinvolture ou, comme chez nous, à dénoncer la vanité des apparences, renforce la valeur accordée au moment présent. La vraie beauté, pour lui, réside dans le culte rituel de cette nature qui, depuis le festival des cerisiers en fleur à celui des érables flamboyants, lui procure toute l’année une intense passion teintée de mélancolie.
 
 
Kyoto, gardienne des traditions
 
 
Quadrillée de grandes artères sans âme, enveloppée dans la même grisaille que les autres agglomérations japonaises, Kyoto ne séduit guère de prime abord. On y cherche en vain des repères, l’un de ces monuments emblématiques qui dessinent les traits et les contours d’une ville : tous ou presque se dérobent au regard. Les palais, les quelque 2000 temples et sanctuaires, qui firent, de 794 à 1868, la grandeur de l’ancienne capitale impériale, se dissimulent derrière des murs aveugles ou des écrins de verdure, se diluent dans la trame urbaine, éparpillés aux quatre coins de la ville. Seul Gion, le quartier des geishas sur les berges de la rivière Kamo, offre encore spontanément, selon les mots mêmes du poète Basho, «une vraie scène de capitale». La nuit réveille ses bars, ses théâtres, ses ruelles étroites aux maisons basses à un étage. On y croise dans un froissement de soie des geishas, des maiko - leurs apprenties - emperruquées et fardées de blanc, dont les lourdes geta, les socques de bois, résonnent sur les pavés. Pas question cependant de leur emboîter le pas : inaccessibles aux Occidentaux, elles ne se prêtent qu’aux riches politiciens et hommes d’affaires japonais qui sont leurs protecteurs, les seuls aussi à rendre pleinement justice à leurs multiples talents. Il est vrai qu’une authentique geisha se révèle dans un dîner d’affaires une auxiliaire précieuse : elle installe ses hôtes dans un climat de confiance, sait quand elle doit s’effacer ou intervenir, dévier ou faire rebondir la conversation, danser ou déclamer un poème...
 
Gion est aussi le théâtre traditionnel et privilégié de toutes les fêtes : le Gion Matsuri, où l’on commémore, dans une incroyable débauche de chars et de palanquins, une procession organisée au XIe siècle pour conjurer une épidémie de peste ; comme le grand pèlerinage de printemps autour des cerisiers en fleurs. Chaque année, une foule immense se presse dans le parc de Maruyama, qui abrite les plus beaux spécimens de la ville. On pique-nique sous la parure éclatante des arbres, on chante et l’on boit jusque tard dans la nuit à la lueur des torches de bambou. Chacun prend enfin le temps de vivre pour un trop court moment, semblable à l’éclosion éphémère des fleurs. Des générations de poètes et d’écrivains, parmi lesquels Kawabata, le célèbre auteur de Kyoto, ont consacré quelques-unes de leurs plus belles pages à ces instants de grâce et de bonheur dérobés au temps. Au-delà de Gion, les cerisiers sont partout une invitation à la promenade, épanouis en grappes neigeuses dans les jardins du sanctuaire de Heian Jingu ou harmonieusement plantés au fil de l’eau le long du chemin des Philosophes : une allée tranquille émaillée de maisons de thé en bordure d’un délicieux canal, où l’ancien nom de Kyoto, Heian-kyo, «la capitale de la paix», prend enfin tout son sens.
 
C’est ce même sentiment de calme et de sérénité que l’on éprouve quand enfin on pénètre dans l’enceinte des temples adossés aux pentes boisées du mont Daimon-ji. Au premier rang d’entre eux, le célèbre pavillon d’Argent, expression intime d’une philosophie de la vie chère au coeur de tous les Japonais. Fondé au XVe siècle, le temple servit, dit-on, de modèle à la maison traditionnelle en bois, aux tatamis et aux panneaux coulissants, et vit naître le cha no yu, l’art de la cérémonie du thé. Humble et gracieux, il ne fut jamais recouvert des feuilles d’argent qui devaient l’habiller mais disposé au coeur d’un espace savamment codifié, une pièce d’eau ponctuée d’îles rocheuses, une allée de sable blanc, une cascade «où se lave la lune»... La philosophie du zen, qui en imprègne les moindres contours, préside depuis plus de six siècles à l’arrangement des plus beaux jardins de la ville : jardins de promenade autour d’un étang comme au Kinkaku-ji, le pavillon d’Or ; jardins de mousses et pierres, ordonnées en damier comme au Tofuku-ji ; et surtout jardins secs, kare sansui, où s’expriment avec force, symbole et intuition du divin. Les plus remarquables sont ceux des temples de Daisen-in et Ryoan-ji : à l’intérieur d’une cour enclose de murs et de haies, une mer de sable soigneusement ratissée chaque jour évoque l’océan d’éternité. Ici et là, des rochers, des dômes de gravier représentent des îles que viennent battre les vagues figurées par les stries du râteau. Il ne s’agit que d’une lecture possible : ces compositions aux lignes pures laissent le champ libre à bien d’autres interprétations et ne sont là que pour aider l’esprit à se détacher des apparences. Objets d’un entretien jaloux - les jardiniers vont jusqu’à «épiler» les pins de leurs aiguilles jaunissantes pour en préserver le vert parfait -, ces lieux privilégiés de méditation sont hélas trop souvent victimes de leur renommée et envahis par les foules : vagues successives de groupes sagement disciplinés ou bruyantes cohortes d’étudiants en villégiature au triste et sévère uniforme noir. On apprend vite à se lever tôt, à exclure d’une journée de visite les temples les plus fréquentés, ceux-là même qui figurent sur les guides touristiques, à vivre autrement la rencontre du zen.
 
De nombreux monastères, en effet, ouvrent volontiers leurs portes aux étrangers qui souhaitent s’initier à la pratique du zazen, la méditation assise. Une occasion unique de s’approcher du sens profond de la beauté révélée et mise en scène dans les sanctuaires. Le regard s’élargit peu à peu et l’on se surprend à recevoir avec une acuité nouvelle ce qui apparaissait comme un simple détail. Il en va ainsi de ces modestes fleurs fraîchement cueillies, posées en travers d’une vasque remplie d’eau, qui offrent l’image même de la perfection. Cette image, dit-on, hanta jusqu’à l’obsession le moine fou qui par «haine de la beauté», incendia en 1950 le pavillon d’Or : un fait divers authentiquement japonais, un véritable cataclysme, qui inspira à Yukio Mishima le plus célèbre de ses romans. Le pavillon a été reconstruit depuis, presque à l’identique. Mais d’autres incendies illuminent périodiquement le ciel de Kyoto. Chaque année en août, les feux allumés sur les flancs du mont Daimon-ji tracent dans la nuit l’idéogramme «Grand», une merveilleuse guirlande de lumière en hommage au Bouddha. Enfin, les grands temples shintoïstes - la religion originelle animiste du Japon - et bouddhistes convient régulièrement leurs fidèles à un spectaculaire rite de purification par le feu, le goma, voué à préparer une vie meilleure. Des milliers de tablettes votives en bois sont précipitées dans un gigantesque brasier selon un rituel immuable, presque théâtral. La fournaise fait trembler les silhouettes floues des officiants et les flammes emportent jusqu’au ciel les voeux des fidèles.
 
 
Tokyo, le village démesuré
 
 
«Tokyo ? C’est New York en pire», m’avait dit Yoshizato avant mon premier séjour dans la capitale nippone. Vue du ciel, Tokyo a en effet quelque chose d’effrayant. Une hydre tentaculaire de cubes de béton hérissés de fils électriques, traversée d’autoroutes aériennes et de voies ferrées, qui s’étale à perte d’horizon. Plus de 30 millions d’habitants s’agglutinent dans cette nébuleuse urbaine, la plus vaste concentration humaine de la planète. «Tu verras, renchérit Yoshizato, ici, les commerces et les restaurants s’entassent les uns au-dessus des autres comme des plateaux de cafétéria, les corps s’allongent dans les cabines-cercueils des hôtels-capsules et, dans le métro aux heures de pointe, des employés poussent les passagers dans des wagons bondés. Mais tu verras, on s’y fait très bien !»
 
Pour prendre le pouls de cette hallucinante mégapole, me voilà rendu dans les entrailles de la bête : la gare de Shinjuku, le plus monstrueux carrefour de Tokyo. Au coeur d’une gigantesque cité souterraine convergent des dizaines de lignes de train et de métro, qui déversent en permanence sur les quais leur flot de salarymen et d’office-ladies aux tenues standardisées. Plus de trois millions de voyageurs transitent chaque jour par ce labyrinthe inextricable d’escaliers et de couloirs, où l’on peut errer des heures avant de trouver la bonne sortie. J’opte au hasard pour la «B38» qui, au bout d’un long tapis roulant, me propulse dans le quartier des gratte-ciel à l’ouest, Nishi-Shinjuku. Une forêt de tours aux façades étincelantes se dresse au-dessus de la cohue des rues et des passerelles à niveaux. Ces forteresses colossales, conçues pour braver les plus violents séismes, se détachent sur le ciel plat qu’elles semblent vouloir éventrer comme une bande de papier bleu tendue sur un plafond. Encore des tunnels, des corridors et des galeries : j’émerge plus au sud, dans le bâtiment ultramoderne du grand magasin Takashiyama. A chaque étage, une multitude de stands modulaires orchestrent un fabuleux déploiement de marchandises high tech. Devant chaque rayon, des vendeuses me décochent des sourires radieux et inclinent le buste comme des automates : «Irrashaimase !» (bienvenue !), «Arigato goizaimasu» (merci beaucoup), susurrent-elles d’une voix onctueuse.
 
A l’est de la gare, on nage dans un espace encore plus délirant. Un monde ruisselant de lumières, fourmillant de boutiques dont les étals cascadent à même la rue dans une véritable orgie de consommation. Au sommet d’un carrefour, sur un écran géant, une geisha vante une marque de bière. Derrière la vitrine d’un restaurant, un gros fugu (poisson-lune) dans son aquarium, candidat au sushi, me regarde d’un air béat. Partout, le beuglement des annonces publicitaires, le tapage des néons et des réclames... Et la foule, la foule, océan anonyme de visages camus qui se déplacent en trombes dans tous les sens, comme les billes folles d’un pachinko (flipper japonais). Les trottoirs sont bondés, on piétine, mais pas une once d’agressivité. Chacun, l’esprit zen, avance en silence dans sa bulle. J’ai l’impression de glisser dans la masse comme sur un coussin d’air. Une douce torpeur m’envahit. Dans cet univers de signes énigmatiques, où des voix féminines préenregistrées vous prodiguent sans cesse conseils et explications d’un ton maternel, j’éprouve la sensation de flotter en apesanteur.
 
Ukiyo, le «monde flottant» : l’expression pourrait sans doute s’appliquer à Tokyo tout entière. Ville à l’urbanisme fluide, en perpétuelle mutation, elle vit dans le présent immédiat sans se soucier de conserver son passé ni de planifier l’avenir. La plupart des rues n’ont pas de noms, et l’ensemble évoque moins une capitale centralisée qu’une collection de villages. Le terme, en japonais, a cependant un sens plus précis. Il désigne le plaisir éphémère, la beauté évanescente et, par association, l’univers insouciant des personnages des quartiers de plaisir d’Edo (ancien nom de Tokyo) qui laissaient leur vie dériver avec élégance, comme les courtisanes et les acteurs de kabuki qu’on voit sur les estampes de l’époque. On distinguait autrefois à Edo deux quartiers, auxquels correspondaient deux mentalités distinctes. L’esprit de la ville basse, shitamachi, généreux et gouailleur, s’opposait ainsi à l’esprit des collines, yama note, plus bourgeois et guindé. Aujourd’hui, beaucoup de quartiers yama note par la géographie sont devenus shitamachi par l’esprit, et inversement. Asakusa, ancien quartier des divertissements populaires, paraît aujourd’hui bien figée, tandis que Shibuya, Harajuku et Shinjuku vivent intensément la nuit.
 
Shinjuku, à vrai dire, ne connaît jamais la nuit. Il se réveille le soir, débordant d’énergie, quand ses rues saturées de néons et de haut-parleurs se muent en une véritable fête foraine. Dans le Kabukicho, une foule dense de noctambules flâne entre les bars à karaoké, les love-hôtels, les cinémas, les boîtes de nuit et les salles de jeux, au milieu des vendeurs de pacotille et des rabatteurs des salons de massage qui claquent des mains pour attirer le chaland. Le Kabukicho, c’est le secteur chaud de Shinjuku, celui des «vendeuses de printemps», du bonheur tarifé et de la sociabilité assistée. Des immeubles entiers se consacrent à la satisfaction des plaisirs, pour la plus grande joie des employés de bureau qui, une fois bien éméchés, vont allègrement y dilapider leurs salaires. L’argent récolté, depuis les casinos clandestins jusqu’aux bars à hôtesses friponnes, va directement dans les poches des yakusas, la mafia nippone. Dans une ruelle, une bande de chimpala, les petits caïds, costumes kitsch et corps tatoués, fait cortège autour de la voiture d’un boss, une grosse cylindrée aux vitres fumées.
 
A deux pas de là, pourtant, s’ouvre un coin unique, Golden Gaï, une enclave nostalgique de petites maisonnettes en bois gris accolées les unes aux autres, un peu penchées et vermoulues. Ce morceau de village oublié, qui se résume à quatre allées étroites où flottent des odeurs de thé vert, de saké et de calmars grillés, abrite plus de soixante-dix bars grands comme des boîtes à chaussures, tenus par des matrones affables au visage fripé, les mama-san. Chaque bar peut tout juste contenir cinq à six clients qui se pressent autour du comptoir, de fidèles habitués qui sont en majorité des artistes, des écrivains, des cinéastes. On boit, on fume, on rigole, les masques tombent, les clients se laissent aller à des confidences. «Je me souviens du quartier autrefois, raconte l’un d’eux. On se faisait racoler par une fille dans la rue, on buvait un verre au bar, puis elle fermait la porte à clef et l’on montait à l’étage. Souvent, c’était des travestis, mais dans la pénombre on voyait mal. Et puis, on était complètement bourré !» Dans les années 1970, des intellos en rupture de banc, des contestataires et des utopistes sont venus s’établir dans le quartier. «Ceux qui tiennent un bar ici sont des gens qui n’ont pas pu s’intégrer et qui, pour des raisons diverses, ont choisi cette marginalité», explique Takashi Tachibana, un journaliste écrivain qui fréquente parfois les lieux. C’est le cas, par exemple, de Saya, 36 ans, dessinateur industriel dans une grande société le jour et travesti en serveuse de bar la nuit : «Je suis obligé(e) de me cacher. Même ma famille ignore ma double vie. Heureusement, avec les jeunes d’aujourd’hui, c’est plus facile. Ils acceptent mieux la différence.»
 
Les jeunes de Tokyo, en effet, sont de plus en plus nombreux à refuser le carcan normatif de la société traditionnelle. Plutôt que d’intégrer une entreprise, beaucoup choisissent de vivre au jour le jour, en contractant de petits boulots. Débarrassés de l’uniforme d’écolier, et avant de revêtir le costume du salarié, la plupart trouvent dans la mode vestimentaire un moyen d’affirmer leur identité. Dans le quartier d’Harajuku, rendez-vous favori des adolescents, leurs accoutrement bigarrés focalisent l’attention. Les garçons arborent coiffures punk et tee-shirts lacérés, ou un look rétro de rockers américains des années 50 ; les filles s’attifent d’énormes chaussettes tombantes, de bottes monstrueuses, de chevelures multicolores et d’un maquillage outrancier. Près de la grande avenue Omotesando, l’équivalent de nos Champs-Elysées, une ruelle en retrait attire les jeunes de 14-16 ans pour ses boutiques branchées. Chaque week-end, des milliers d’ados y déambulent, avant de se retrouver sur le pont à l’entrée du parc Yoyogi pour exhiber la dernière tendance de l’excentricité. Le quartier de Shibuya draine de son côté une jeunesse dorée et nonchalante, à la poursuite effrénée du luxe, du brillant, des objets de marque et du gadget dernier cri qui permettra de se démarquer. Tous raffolent particulièrement de ce qui est kawai, mignon et ludique. Une esthétique sucrée un peu puérile, qui traduit le malaise d’une génération qui préfère retarder le plus possible le passage à l’âge adulte.
 
Tokyo peut bien exprimer la démesure pour qui est conscient de son immensité, elle n’en conserve pas moins une poésie et une qualité de vie qui s’exprime à merveille dans le roman Kairo de Kurosawa Kiyoshi : «Par le fenêtre du couloir du sixième étage, il contempla la plaine du Shi-Kantô qui se prolongeait en ondulant au-delà de la rivière Tamagawa après la partie montagneuse du premier plan. Les jours de beau temps, Shinjuku, le nouveau quartier de gratte-ciel de Tokyo, formait dans le lointain une ligne ininterrompue. Ryôsuke regardait toujours ce panorama quand il passait ici. La voilà donc, cette capitale, la plus grande du monde. Un désert minéral inhumain et désolé. C’est ainsi qu’il l’avait souvent entendu évoquer dans sa ville natale, mais cette image était selon lui complètement fausse. Plutôt que de parler d’une ligne de gratte-ciel resplendissant à l’horizon dans les lueurs du soleil d’après-midi, orgueil de l’homme qui ne craint ni Dieu ni personne, il serait plus exact de voir là des germes de quartz pointant humblement leur tête hors du sol. Les autoroutes qui quadrillaient l’espace étaient comme des rubans habilement cousus et, vus d’ici, les ponts traversant la Tamagawa semblaient construits en fil de fer, ce qui était aussi inquiétant que charmant. Au premier abord, c’était l’importance de la verdure qui frappait. Une ville avec du vert presque partout. Ryôsuke ne savait pas que Tokyo englobait autant de nature. Ou plutôt que la nature enserrait Tokyo jusqu’ici. Il éprouva de nouveau une immense admiration. Au risque de s’exposer aux pires critiques, c’était une véritable harmonie qu’il ressentait face à un tel spectacle.»
 
 
 
 
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Mardi 3 juillet 2007
Vincent est l’un des plus proches intimes d’Hervé Guibert. Il a partagé quelques-uns de ses plus beaux moments, et donné corps à un personnage de son auto-fiction, dans Fou de Vincent, un des plus beaux textes de l’écrivain, un des plus douloureux aussi, paru chez Minuit en 1989.
 
Je retrouve Vincent le 2 décembre 2001, au Père Tranquille, dans le quartier des Halles. Il a relu Fou de Vincent, que je lui ai envoyé parce qu’il ne l’avait plus, et Christine vient de lui adresser un exemplaire à peine sorti des presses de Le Mausolée des amants, le journal de l’écrivain de 1976 à 1991. Le jeune homme arrive avec des fantômes dans les yeux. L’une de ses paupières est à moitié fermée. Un mauvais coup ? Il porte quelques traces de cicatrices au visage. Il annonce sans ambages qu’il a fumé un joint avant de venir, que c’est pour ça qu’il est en retard. Il est sorti la veille. Il n’est donc pas tout à fait dans son assiette.
 
Vincent commande un thé. Le serveur lui apporte une théière en inox. Le sachet est attaché au couvercle. Vincent verse l’eau chaude avant d’avoir fait infusé le thé. Il appelle le serveur : « Vous êtes sûr que c’est du thé ? » Le serveur lui explique qu’il faut d’abord plonger le sachet dans l’eau. « Vous ne voulez pas me le faire ? » demande le jeune homme.
 
Vincent saute d’un sujet à l’autre. Il évoque Guibert. Il a commencé de lire Le Mausolée, et il paraît touché : «J’ai lu les premières pages et ça ne me faisait pas grand-chose. Et puis, tout à coup, j’ai entendu sa voix dans mes oreilles, comme si c’était lui qui me disait son texte, et là, j’avais l’impression de le retrouver. Je comprenais mieux ce qu’il voulait dire, ce qu’il y avait derrière ses mots.» Du coup, Vincent revient en arrière sur son histoire. «Ce qu’il a aimé en moi, c’est que j’étais un mec bizarre. Je lui ai fait faire des trucs qu’il n’a pas fait avec d’autres. Mais à la lecture, je me rends compte que je suis un mec parmi plein d’autres. Je ne savais pas que c’était à ce point. En fait, je ne connais pas Hervé Guibert. Tu le connais sans doute mieux que moi. Je n’en ai vu qu’une petite partie. Ce qui est clair, c’est qu’il écrivait son journal en sachant qu’il serait lu. Pour moi, Hervé reste un grand gamin. Il cherchait toujours à m’étonner. »
 
Puis, sans raison apparente, un peu du coq à l’âne, Vincent se met à parler de lui. Pierre Reimer, qui connaît bien Agnès B., lui a trouvé un job chez la styliste. Il est chargé de mettre de l’ordre dans les stocks, et de dispatcher les objets publicitaires dans les différentes boutiques. « C’est un job intéressant. Enfin, on me donne des responsabilités. Bon, je ne gagne pas grand-chose, mais c’est un début. Je m’en sors à peu près… » Il parle de l’appartement de Courbevoie, que ses parents lui ont offert, « une avance sur l’héritage. Mais je n’ai droit qu’à 600 000 F, et il vaut plus, alors je vais devoir le revendre pour libérer un peu d’argent. » Avec le bénéfice de cette vente, il compte ouvrir une boutique de location vidéo dans le quartier République.
 
Vincent a faim. Il a envie de viande. Nous sortons dans l’air froid de cette fin d’automne. Il fait gris sur Paris. Nous trouvons refuge à L’Entrecôte, qui est à deux pas. La serveuse regarde le jeune homme d’un drôle d’air. Toujours cette tête qui déjà, à l’époque où Hervé Guibert vivait, était capable de rebuter un commandant de bord au point qu’il lui refuse l’accès à son avion.
 
Vincent appelle un serveur pour protester. Les enceintes grésillent. Le son est de mauvaise qualité. On ne s’entend pas. Le serveur n’a pas l’air très content, mais il obtempère. Vincent réclame un cendrier. La maison n’en a plus. Le serveur apporte un petit plat en argent. Vincent sourit. Il revient sur Hervé Guibert. « Parfois, il pouvait faire peur. Il avait de brusques envies. Il pouvait m’entraîner sous un porche, me serrer dans ses bras. J’étais un gamin. Physiquement il était plus puissant que moi. C’étaient des moments que je craignais. Je ne pouvais pas lui échapper. Il y avait une sorte de violence en lui, profondément enfouie.
 
« Je me souviens d’une anecdote qui s’est passée en 1983 à la Feria de Nîmes. Hervé était venu avec un ami allemand qui avait plus de 150 000 francs en poche. Hervé lui-même devait avoir cinq ou six mille francs. A un moment, je les laisse aller se promener dans le parc. Ils étaient habillés de manière très parisienne. Ce que devait arriver est arrivé : ils ont été braqués par une dizaine de jeunes. Tout leur argent y est passé.»
 
Vincent revient à lui. Il me parle de cet ami allemand, d’un âge déjà avancé, fin lettré, admirateur d’Hervé Guibert un peu fétichiste, qui l’invite régulièrement au restaurant et insiste pour lui donner 2000,00 F à chaque fois. « Au début, je ne voulais pas. Je trouvais que ce n’était pas correct. Mais Pierre m’a dit que je devais accepter, que sinon je risquais de le fâcher, et que sans doute cela lui fait plaisir de m’offrir cet argent. Il est vrai que cela m’arrange aussi. C’est lui qui m’a offert ces chaussures, ce blouson de cuir. Pour le remercier, j’ai volé pour lui, pendant que la vendeuse emballait le blouson, une ceinture et des boutons de manchette. Dans la rue, je lui ai dit que j’avais aussi un cadeau pour lui, et j’ai sorti ces objets de ma culotte. Il a ri. Cela l’amuse. Parfois, il voudrait faire comme moi, piquer des trucs dans des magasins. C’est pour m’impressionner. Mais je l’arrête. S’il vole quelque chose, tout le monde va le voir. Il manque de naturel. Cela s’apprend. »
 
L’ami allemand de Vincent voulait posséder un peu de l’écriture d’Hervé. Vincent lui a donné une des rares enveloppes qui lui restent. « Je n’ai pas gardé les courriers d’Hervé. A quoi bon ? » La jolie lampe bleue dont Guibert parle dans Fou de Vincent, le jeune homme l’a prêtée à son ami. « Il voulait l’avoir chez lui. Il m’a donné de l’argent pour pouvoir la garder. Je lui ai fait signer un papier pour qu’elle me revienne à sa mort. C’est un cadeau d’Hervé. »
 
Vincent connaît bien le milieu des pickpockets de Paris, les bandes qui opèrent dans le métro. Il admire ceux qui font un travail « propre », c’est-à-dire qui opèrent sans violence, sur des touristes apparemment fortunés. « J’en ai vu un l’autre jour qui subtilisait un appareil photo numérique à un japonais. Je suis sûr que le type ne s’en est rendu compte que le soir. Du grand art. » Mais il est capable de prendre fait et cause pour la veuve et l’orphelin. Il s’est battu pour défendre une vieille dame à qui des loubards venaient de faucher son sac. « Personne n’a bougé dans le métro. Ils m’ont laissé faire tout seul. Les voleurs étaient trois. J’étais tout seul. Je n’ai pas pu les retenir. Après, j’ai insulté un gros mec baraqué qui avait regardé la scène sans faire le moindre geste. Il devait faire un mètre de plus que moi, mais je m’en fichais. J’étais en colère. »
 
Dans Fou de Vincent, Hervé fait passer Vincent par la fenêtre dès la première page. Le jeune homme meurt des suites de l’accident. «En fait, l’histoire est à moitié vraie. On sortait du restaurant Le Petit Congo, un ami nous invite à prendre un verre et à fumer chez lui. Il habitait au premier étage, pas au troisième. Par la fenêtre, je vois passer deux filles que je connais : «Vincent, tu viens avec nous ?» Je saute en comptant me récupérer à la barrière de la fenêtre. Mais il pleut, mes mains glissent, et je me retrouve sur le trottoir avec le scafoïde cassé et trois côtes brisées. Hervé est venu me voir à Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours. Il a croisé mes parents. Ils se sont fait des salamalecs. Mes parents avaient pourtant lu Voyage. Ils savaient qui était Hervé.»
 
Quelques pages plus loin, Guibert raconte le départ manqué de Vincent, qui doit quitter Rome en avion -- à l’époque où l’écrivain vit à la Villa Médicis -- mais ce dernier est overbooké, et le pilote a refusé de le prendre dans la cabine «quand il a vu sa tête» : «J’ai une tête bizarre, un peu à la Klaus Kinski. C’est une impression que je donne toujours.» Hector Bianciotti, qui débarquer Vincent à la sortie d’un concert de Rameau à Saint-Louis-les-Français, où il était avec Hervé, demande à ce dernier : «Mais c’est qui ?» Guibert répond : «C’est Vincent.» Hector s’étonne : «C’est lui, Vincent ?» Mais Guibert traduit : «C’est ça, Vincent ?»[1]
 
Vincent veut sodomiser Hervé, ce dernier sort une capote rose qu’il veut lui enfiler. L’exercice apparaît quelque peu laborieux à la page douze de Fou de Vincent. «C’est très exagéré. On a fait des câlins. Mais de là à mettre une capote rose ! Ce n’était pas du Walt Disney, quand même ! Pour moi, Hervé était comme un grand frère.»
 
Pierre Reimer écrit à Vincent chez Hervé Guibert. Hervé avoue dans son livre qu’il n’a pas tenu. La curiosité était trop forte. Il a ouvert la lettre pour la lire. Il s’en excuse auprès de Vincent, qui lui répond : «Maintenant, je sais que tu es bizarre.»
 
«Cela s’est vraiment passé ainsi, souligne Vincent. Je lui disais tout le temps d’arrêter de se faire des films. Il se racontait des histoires, et il y croyait. C’était son moteur.» Vincent confirme un autre remarque du livre : «Détenir une petite quantité de drogue, écrit Guibert, quand je passe une soirée avec Vincent, même si je ne m’en sers pas, c’est me munir d’un balancier pour aller jusqu’au bout du fil lui ravir son corps.»
 
«Il m’est arrivé, avec Hervé, souligne Vincent, de jouer l’assistante sociale. Il m’offrait toujours des flacons de parfum. Tous ses lecteurs amoureux de lui en envoyaient. Il me racontait que son père lui massait les pieds avec du parfum, quand il était jeune, et que sa mère était couchée. Il voulait me masser le torse avec du parfum, et que je le fasse aussi. J’acceptais par pure complaisance...
 
«Quand je relis ce qu’il a pu écrire sur moi, je trouve souvent cela vexant. Si je l’avais en face, je lui dirais que ce n’est pas bien. Il m’agace, mais il me fait rire. Je connais toutes ses attitudes. Il essaye de jouer les grands adultes, mais ce n’est qu’un gros poupon !» Vincent ne réalise pas qu’il vient de parler d’Hervé au présent.
 
Il revient sur son travail chez Agnès B. « Si tu veux t’acheter des fringues dans une boutique, appelle-moi, je te donnerai mon numéro de carte. J’ai 50 %. C’est vachement intéressant. »
 
Je relève quelques anecdotes dans Le Mausolée des amants, par exemple ce passage où Guibert note : «Hier soir Vincent s’est cassé un verre contre le front, a injurié les serveurs de la Coupole, m’appelait ma biche, puis en larmes s’est agenouillé devant moi pour baiser mon gland.»[2]
 
«Ce doit être vrai,» murmure Vincent avec un sourire d’enfant qui a fait une bêtise.
 
Parfois, Hervé n’a changé qu’un détail de l’anecdote du réel. Quand, à la fin de Fou de Vincent, il explique que le tout jeune homme lui a chipé sa plaquette pornographique Les chiens, ce n’est pas tout à fait vrai, suggère Vincent : c’était un autre livre. En revanche, il est «bien possible» que le jeune Vincent ait déclaré un jour à Hervé Guibert : «J’avais décidé de ne plus aimer les hommes, mais toi tu m’as plu,» comme l’écrivain l’indique à la fin de son livre. «Mais ça n’a pas d’importance,» conclut Vincent.
 
 


[1] Hervé Guibert, Fou de Vincent, Editions de Minuit, 1989
[2] Hervé Guibert, Le Mausolée des amants, Gallimard, 2001
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Mardi 3 juillet 2007
 
 
30 mai 1999
 
J'ai découvert Hervé Guibert en 1984. J'avais acheté, un peu par hasard, Les Lubies d'Arthur, aux Editions de Minuit, chez un bouquiniste du quai Conti. J'écris "par hasard" parce que je ne sais plus très exactement ce qui m'a poussé à acquérir cet ouvrage. Le titre, peut-être, quelques lignes grignotées au fil des pages sous le soleil de ce matin de printemps, ou le jaillissement viril de l'écriture du jeune écrivain, je l'ignore, un peu tout cela à la fois, sans doute. J'imagine, me souvenant de celui que j'étais à cette époque, que j'avais déjà découvert l'auteur de La Mort propagande à travers des critiques de presse. M'avait alors frappé son visage, la pureté des traits, la dure fragilité du regard, cette impression d'une indicible horreur devant les choses du monde ou, peut-être, en face des beautés crues et vives que son talent d'auteur couchait sur le papier au fil d'une étrange alchimie.
 
Dans la foulée, j'achetai au cours des jours suivants l'intégralité de ses ouvrages parus à cette époque, principalement aux éditions de Minuit, tous disponibles dans quelques librairies de Lyon. Seul le texte de La Mort propagande demeurait introuvable. Paru en 1977 aux éditions Régine Deforges, il était donné épuisé et personne n'était en mesure de me le commander.
 
Commença alors une quête un peu obsessionnelle, comme c'est souvent le cas des collectionneurs, qui devait m'amener à dénicher cet ouvrage quelques mois plus tard, sur les rayons d'un sex-shop miteux, où il semblait m'attendre depuis des années.
 
Les livres d'Hervé, je les promenais avec moi comme on promène un enfant ou un petit frère. J'en prenais un soin terrible, méticuleux, tatillon. Hervé éveillait en moi un instinct protecteur. Je croyais sentir dans ses écrits une perpétuelle et maladroite demande en amour. Son évitement de toute tendresse démonstrative -- ce qu'à l'époque en tout cas je percevais comme tel parce qu'il évoquait ses sentiments d'une façon si particulière et distanciée -- m'apparaissait comme une incapacité à s'ouvrir sur ses émotions positives. Il semblait garder la main fermée de peur que personne ne vienne rien déposer au creux de sa paume. La violence de certains de ses propos, la cruauté que paraissait lui inspirer immédiatement tout sentiment véritable dès lors qu'il s'étalait avec trop de complaisance, la précision maniaque avec laquelle il décrivait la descente dans ses propres enfers, tout cela me parlait d'abandon, de rejet, de désir manqué. Comme certaines mères se mettent à détester les petits enfants parce que leur fils homosexuel ne saurait leur en donner, Hervé travestissait la pureté infinie de ses émotions en une pierre plus coupante que le diamant.
 
Ses mots ne se lisaient pas. Ils se goûtaient. Je savais d'emblée les errements, les douleurs, les souffrances qu'ils supposaient. Je caressais des yeux l'espace entre les lignes où je croyais dur comme fer qu'Hervé se retranchait. Contrairement aux autres auteurs qui avaient mes faveurs, Jean Cocteau, Marguerite Yourcenar, Françoise Sagan, Patrick Modiano, William Irish, Patricia Highsmith, Klaus Mann, Yasunari Kawabata, Yukio Mishima et les autres, je n'éprouvais pour lui aucune admiration. Son talent se situait pour moi bien au-delà du talent, sur la ligne de crête où il trace la voie d'une morale absolue.
 
Quand les autres écrivains peuvent se lire sur la plage, le décor convenable pour dévorer Guibert serait la route de la haute corniche, étroite et sinueuse, qui serpente sur les hauts du massif des Maures, dans la chaleur torride de l'été, au milieu de paysages arides où la première étincelle déclenche un incendie.
 
Guibert méritait qu'on prenne soin de lui. Je prenais soin de ses livres par procuration. Je collectionnais ses articles dans Le Monde ou dans L'Autre Journal, je repérais ses interviews dans la presse ou à la télévision. Voir une affichette promotionnelle sur son dernier livre en date dans une librairie m'emplissait d'une émotion intense. Hervé faisait partie de ma famille. Il avait sept ans de plus que moi, mais c'était comme découvrir au hasard d'une promenade la photo d'un petit frère caressé par la gloire. Les étals de la FNAC devenaient un mandala dont il était le centre. Régulièrement, ici ou là, son nom sur une couverture de magazine m'interpellait. Un rappel. Comme un rituel si j'arrivais dans un appartement inconnu, un livre de lui dans une bibliothèque contribuait à rendre l'atmosphère des lieux familière et à créer une complicité plus immédiate avec ses occupants. Tout au moins, cela faisait un sujet de conversation.
 
La rencontre avec les écrits d'Hervé fut pour moi décisive. Ou plutôt : je reconnaissais en lui une part de ma vérité personnelle, plus intime, plus profonde et plus invincible que les vérités de circonstances.
 
Je lui écrivis dès le premier livre lu. Sa réponse ne se fit pas attendre. J'ai conservé cette lettre comme les autres. Elle est datée du 21 mai 1985, écrite à l'encre noire. Les lignes descendent, comme toujours chez Hervé, dans une pente irréversible. Le dessin des lettres est bouclé, sans excès, avec des rondeurs enfantines que contredisent la nervosité et la fermeté de l'homme mûr. On perçoit l'attention de celui qui tient le stylo-encre, la délicatesse qu'il met dans sa réponse, dans le tracé qu'il imprime à la plume. Son contact avec les mots est d'abord physique. Le stylo est un sexe et le papier son drap. Hervé écrit comme on ferait l'amour : un mélange de ferveur et de retenue, une alternance de moments tendres et de temps plus heurtés. Il faut très peu de choses pour qu'il s'ouvre. S'il fait mine de fermer sa porte, c'est pour qu'on vienne la forcer. Il n'y a d'ailleurs au fond rien à forcer, rien à prendre, dans sa maison tout est donné. Hervé Guibert sur la page noircie est la générosité même.
 
Il y eut tout cela dans sa première lettre, et cette générosité surtout. Les mots dont il use sont ceux du corps. Il se dit "touché" et parle de courage. Voilà les rôles renversés. Mais les petits frères qu'on voudrait protéger, n'a-t-on pas besoin d'eux plus que de toute chose ?
 
31 mai 1999
 
J'ai fouillé hier dans le stock de dossiers, de journaux, de coupures de presse et de notes prises au cours des années 80 autour d'Hervé Guibert. Me revient en mémoire toute une époque, pas si lointaine et encore tellement vivace, celle des nuits parisiennes au cours de week-ends qui n'en finissaient plus, les fêtes du bicentenaire de la Révolution et leurs bals éparpillés dans toute la capitale, et un état d'esprit perdu, imprégné plus de légèreté que d'insouciance. Un dernier relent d'enfance, en somme, vite dissipé et qui ne sera plus.
 
Mais ce qui a été ne peut pas ne plus être, et il a suffi de quelques images sur papier jauni, hier, pour faire remonter, intacts comme au premier jour, des émotions et des sentiments dont j'ignorais que j'en étais porteur. Chaque article, découpé à la hâte, me ramenait au moment de sa découverte, à la main qui me l'avait donné, à l'amie qui l'avait conservé pour moi. Telle interview publiée dans Le Monde au début des années 80 porte la mention, en bas à droite, de la date de parution : je reconnais l'écriture de Suzanne. Et puis, surtout, la profusion de papiers sortis à la mort d'Hervé, comme un amoncellement de fleurs débordant sur les tombes voisines.
 
Je savais bien, comme tout le monde, dans quel état se trouvait le jeune écrivain. Il avait suffisamment raconté, au fil des livres et des entretiens, la déchéance physique, la mort qui travaille dans le miroir et le vertige de la fin, pour que sa disparition ne soit pas une surprise. Et pourtant, de dernier livre en dernier livre, de sursis en prolongation, j'avais fini par croire que les rendez-vous avec ses nouvelles publications se prolongeraient de toute éternité. La force de l'habitude, c'est de nous faire croire à la permanence des êtres et des choses.
 
Je rentrai de Londres, où j'avais passé Noël avec Wayne Barry, le 31 décembre 1991. Pendant tout le trajet de l'aéroport de Satolas à son domicile stéphanois, Jacques ne m'a parlé de rien, ou plutôt il a choisi de n'évoquer que les choses du quotidien, le courrier en attente, les nouvelles de nos amis communs, les menus événements de la vie artistique locale, le compte-rendu de ses derniers concerts et les articles sur mon dernier roman publié. Ce n'est qu'en arrivant chez lui qu'il m'a annoncé, avec la touchante maladresse de son extrême jeunesse, qu'il avait une grande nouvelle triste à m'annoncer. Il en avait les larmes aux yeux, lui qui n'avait jamais rencontré Hervé. Mais je lui avais tellement parlé de lui, je lui avais mis entre les mains les romans du "plus grand écrivain français vivant", qu'il savait bien que c'était avec Hervé une partie de moi qui disparaissait. Une partie de ma vie, de mon temps, de mes préoccupations, de ma tendresse. Une époque s'achevait. Il n'ignorait sûrement pas que c'est notre lot quotidien, que l'on perd chaque jour une partie de soi que l'on ne retrouvera pas, mais que c'est la condition nécessaire pour avancer, pour exister vraiment, pour devenir ce que nous sommes.
 
Je n'y ai pas vraiment cru. Je savais bien que c'était vrai, mais je n'y croyais pas. Il m'a alors montré sur le piano ce qui m'est apparu comme un mausolée à la mémoire d'Hervé : une pile de journaux et de revues qui parlaient de l'écrivain, qui résumaient la vie de l'homme et rappelaient le calvaire de ses derniers mois. Il les avait tous achetés pour que je les trouve à mon retour de Londres. Je les ai pris pour aller les feuilleter ailleurs, pudiquement, afin que Jacques ne soit pas gêné par la vague d'émotion qui me submergeait. Il ne sert à rien de lutter contre les vagues. Il faut seulement les regarder passer comme un beau paysage. Rien ne dure jamais. Elles finissent par retourner à l'océan dont elles viennent et qui les habite.
 
J'ai lu tous les journaux, ligne après ligne, avec une sorte de délectation morbide. Tant qu'on parlait de lui dans la presse, il restait vivant, je me sentais relié au monde puisque le monde partageait l'émotion passagère qui s'imprégnait dans mes sables et dont la trace, je ne l'ignorais pas, perdurerait sans doute au-delà de moi-même.
 
Hervé Guibert était mort. Le petit jeu de la corrida, cette danse si élégante à laquelle il s'était livré, n'avait jamais, exquise politesse, pris les allures d'un combat. C'est toujours, même au plus bas de sa forme, d'un sourire timide et séducteur, comme une femme qu'on drague, qu'il venait parler chez PPDA de sa disparition prochaine. Pourvu qu'on reconnaisse, après, plus tard, son talent d'auteur.
 
Jamais il n'avait forcé le trait. Jamais il n'avait exploité l'émotion naturelle que sa condition suscitait. Au contraire, il s'efforçait de l'éviter. Cet évitement contribuait à la renforcer, à la rendre insoutenable et pure, coupante comme une lame. Les sourires d'Hervé sur le petit écran devenaient des poignards qui vous labouraient le cœur.
 
Hervé Guibert est mort. Il nous laisse des livres, des articles, un journal. Il nous laisse la force de sa fragilité admise et regardée en face. Il nous laisse le courage qu'il a su nous donner, parce qu'il a démontré que chaque instant mérite d'être vécu et que la souffrance, considérée avec dignité, compose avec la matière humaine de véritables chefs-d’œuvre ; le marbre ne se plaint pas sous les ciseaux du sculpteur. Il nous laisse ses fantômes, aussi, qui n'ont pas fini de nous hanter.
 
20 juin 2000
 
Si je m'interroge sur le fait de savoir pourquoi Hervé Guibert, je dois bien admettre que je ne trouve guère de réponse convaincante. Des circonstances, certes, qui se conjuguent à un moment donné, et que j'ai évoquées plus haut, ont placé sur mon chemin tantôt son visage, tantôt sa voix, tantôt, synthétisant les deux et en révélant les arcanes, ses textes. De fausses raisons, qu'une approche purement intellectuelle fabrique après coup, surgissent bien ici ou là sur le lac étale de la conscience. Mais c'est surtout, si je procède à une introspection en profondeur, les contradictions entre ma perception du personnage public, de l'homme et de l’œuvre qui confirment depuis mes premières lectures de ses romans l'attrait au départ superficiel pour la beauté d'un visage, d'une évocation textuelle ou d'un regard apeuré.
 
Non que j'émette quelque réserve que ce soit, a priori, sur cet oeuvre atypique, immédiat, et tout entier tourné vers la dissolution du style, la spontanéité de l'instant, la tentative asymptotique de fusion entre le réel vécu et son compte-rendu littéraire. Hervé Guibert utilise la page blanche comme un miroir de la vie, miroir dont le reflet, s'il semble parfois déformer quelque peu les événements, au regard de ses amis notamment, renvoie en fait à une vérité plus profonde qui correspond à sa perception des choses de ce monde.
 
La persévérance d'Hervé dans la construction de sa légende, dans sa préparation de l'après vie, ne laisse pas d'étonner celui qui se penche sur son cas. Son épouse Christine, son éditrice Teresa Cremisi, témoignent par exemple de l'attention méticuleuse qu'il porte, jusque dans les derniers jours de sa vie, à classer articles et manuscrits même les plus anciens ou les plus "anodins", à les ranger dans des chemises colorées, à les regrouper sous un titre générique et à déterminer l'ordre dans lequel, après lui, ces témoignages de son existence devront être publiés.
 
Hervé Guibert, on le sait, eut la passion du cinéma, du théâtre et des stars. Ses écrits sur le septième art ne laissent aucun doute à ce sujet. Son expérience adolescente des planches, sa collaboration avec Patrice Chéreau pour le scénario de L'Homme blessé, le film qu'il réalise pour TF1 dans les derniers mois de sa vie, en attestent également. Hervé Guibert se fabrique le personnage qu'il veut devenir, le plus près possible de ce qu'il croit ou sent être lui, le plus loin possible de ce qu'il pense être une prédestination familiale, d'où son rejet des convenances classiques malgré l'amour de ses parents. Il échafaude son scénario de vie, qui prend dès le départ, avec La Mort propagande, publié chez Régine Deforges en 1977, des allures de scénario de mort, et s'y conforme jusqu'au bout.
 
D'une certaine manière, chacun de ses livres, chacune de ses apparitions télévisées, le choix d'un manteau chez Kenzo ou d'un chapeau rouge ou bleu marine, adopte une pose, l'arrête et le magnifie. Hector Bianciotti, qui fut chez Gallimard l'éditeur d'Hervé et devint rapidement un ami, rapporte qu'un jour, le jeune écrivain, qui le rejoignait pour leur dîner mensuel, arrive à grandes enjambées, vêtu d'un nouveau pardessus noir qu'il vient d'acheter. En traversant la rue, il surprend son propre reflet dans une vitrine : “J'ai compris quelle démarche je dois adopter pour que le tissu tombe bien et que le mouvement soit beau”, commente alors Hervé.
 
Contrairement aux apparences, il ne faut voir dans cette attitude répétée nul mensonge -- ou alors, sur le mode coctélien, un "mensonge qui dit la vérité" -- mais une forme de célébration narcissique où l'écrivain se met en situation et se contemple dans le miroir.
 
Le premier malentendu se situe à ce point d’interrogation : quelle part d’autobiographie et quelle part d’imaginaire, de fantasme, de mensonge dans les livres d’Hervé Guibert ? Pas si facile de s’y retrouver, quoi qu’affirment ses proches, qui savent à coup sûr décoder l’identité de chair et d’os, le nom familier derrière l’initiale dont le jeune écrivain use si abondamment dans ses oeuvres, comme un voile fictif, plus réel que le réel. Bien sûr, tout cela revient au même, finalement, réel ou pas réel, puisque l’esprit tout entier repose sur la seule mémoire, et que l’imaginaire n’est qu’une reconstruction, une restructuration de souvenirs et d’images mentales au préalable dispersés. Il n’en reste pas moins qu’Hervé Guibert pourrait reprendre à son compte le fameux mot de Cocteau évoqué plus haut, au sens depuis lors fort souvent détourné : “Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité”. Colette elle aussi n’affirmait-elle pas, en 1931, dans une interview à la revue Riviera : “L’Art, c’est le mensonge, et c’est parce que je mens que mes livres existent.”
 
Mais ne nous y trompons pas : le mensonge n’est finalement qu’apparent. Certes, Guibert nous parle de son monde -- mais de quel autre monde pourrait-il diable parler, puisque le monde extérieur ne prend consistance que dans son propre regard ? --, mais sur ce monde, il s’efforce de coller les mots les plus justes, les moins travaillés, les plus spontanés. A la limite, il faut se passer de style : le style n’est qu’une barrière, un écran de fumée entre l’écrivain et son lecteur. Non, il faut écrire tout cru, tout brut, placer son oeuvre sous le signe de l’immédiateté. C’est le même processus qui anime Hervé dans sa démarché de photographe : saisir l’instant avec le moins de distance, le moins de pose possible. Ce n’est plus un art qui fige, mais qui témoigne au contraire du mouvement dont il retient un point. Nulle halte. Le pli d’une nappe soulevée par le vent dans l’ermitage de Santa Caterina, sur l’île d’Elbe, le livre ouvert que Mathieu a posé sur ses cuisses le temps d’un cliché, les billes que Christine aligne avec une délicatesse mélancolique sur le dossier d’un fauteuil, le corps de Thierry enroulé dans une serviette de bain, ce ne sont que des moments, des passages, qui s’ouvrent sur l’après, qui font à l’esprit dérouler les instants. Un chant de la vie, en somme. Il ne faut pas se méprendre. Un chant de l’amour, aussi. Il n’y a pas d’amour, seulement des preuves d’amour. Ces preuves, Hervé les égrène au fil de ses oeuvres. Ce n’est en somme pas si terrible à comprendre : le petit garçon aimé, choyé, rempli de l’amour engrangé lors d’une enfance heureuse, puis coupé, volontairement, des siens, ne cesse de prouver son amour pour demander celui des autres. Jamais rassasié, bien sûr, parce qu’on ne retrouve jamais le paradis de l’enfance.
 
“Dans l’écriture je n’ai pas de frein, note Hervé Guibert en introduction de son livre de photos Le seul visage, pas de scrupule, parce qu’il n’y a que moi, pratiquement, qui suis en jeu (les autres sont relégués, en abstractions de personnes, sous formes d’initiales), tandis que dans la photo il y a le corps des autres, des parents, des amis, et j’ai toujours une petite appréhension : ne suis-je pas en train de les trahir en les transformant ainsi en objets de vision ? Cette question, heureusement, est vite chassée par une autre idée : qu’en dévoilant ainsi à d’autres, à des corps étrangers, passants et peut-être indifférents (je peux aussi les imaginer complices), des corps familiers, des corps aimés, je ne fais qu’une chose -- et c’est une chose énorme je crois, c’est en tout cas le but de toute mon activité, de toute ma prétention créatrice -- : témoigner de mon amour.”[1]
 
Agathe Gaillard, son amie qui tient la galerie du même nom, passionnée de photographie, écrit en 1992, quelques semaines après la mort d’Hervé, en introduction à une exposition des clichés du jeune écrivain à l’Hôtel Rivet à Nîmes : “Il écrivait comme on photographie : comme un photographe recueille des instants de réel et, sur sa planche-contact, fait le seul choix nécessaire à son propos, abandonnant ce qui lui est maintenant inutile, Hervé Guibert prenait dans la vie, sans pitié mais non sans amour, les instants de réel nécessaires à la création de sa fiction. Ses amis acceptaient le risque aveugle de devenir ses personnages, bien sûr jamais comme ils l’auraient attendu. [...]
 
“Ses outils étaient simples, un Rollei 35, un Mont-Blanc, une vieille machine à écrire, une caméra vidéo 8, mais surtout sa vie, délibérément, savamment brûlée. Et pour longtemps, pour nous nourrir, nous héritons de cette oeuvre intense, sublimation poétique du désir et de la tâche de vivre, les années 1970-80 à Paris.”
 
Parmi les dernières pages de son journal intime, où il ne fait pas figurer de dates, Hervé Guibert note : “Quand j’écris une histoire, je n’aime plus personne que ses personnages. (Toute fiction est une mystification.) (Un des rôles de la littérature est l’apprentissage de la mort.) Maintenant, quand il y a un vieux personnage dans une histoire, il me rend terriblement nostalgique de ce que je ne serai pas. Le sang qui coule dans ma poitrine, tiré comme par une blessure pour épargner les veines. Toutes les nuits je veux mourir. Trois livres en chantier, c’est un peu trop. Mais tant qu’ils resteront en chantier, ils seront un prétexte pour ne pas me tuer.”
 
Le lien étroit qui se compose au fil des pages qu’écrit Hervé, entre littérature et mort, n’est en aucun cas, comme pourrait le supposer le lecteur inattentif, le résultat des mois et des années de maladie. C’est en effet dès son premier ouvrage, La Mort propagande, en 1977, que le jeune écrivain, à peine sorti de l’adolescence, déjà fasciné par une vision clinique de la mort et par l’idée du suicide, commence de nouer les étranges épousailles : étranges, ou étonnantes, dans la mesure où c’est la vie, ici, qui semble résulter des choix de l’oeuvre, et non l’inverse, comme si Hervé Guibert figurait au fond son propre personnage, comme si l’effet précédait la cause, comme s’il avait eu, dès le départ, une vision intuitive et globale, prémonitoire, de son propre destin.
 
Dans un des articles qu’il consacre à son ami mort, Mathieu Lindon commente : “Comparer les événements qu’il a effectivement vécus à ceux qui surviennent aux héros de ses romans est au demeurant une tâche dont chacun est libre d’estimer l’intérêt. Cependant, le rapport si particulier qu’il a instauré entre son existence et ses livres caractérise son travail d’écrivain, justifiant donc qu’on prête aussi attention à celle-ci.”[2]
 
De roman en nouvelle, c’est toujours le même homme qui parle au lecteur, le même commentateur qui paraphrase la situation. Là n’est pas le moindre des charmes de cette prose directe et fulgurante, dans la complicité ambiguë de ce faux abandon. Journalistes, critiques, commentateurs, biographes et universitaires du monde entier citent d’abondance des extraits de son oeuvre, prenant pour argent comptant chacune de ses assertions, quand il s’agit d’éclairer les événements qui ont fait la trame de sa vie. S’il fallait une preuve qu’oeuvre et biographie s’épousent étroitement dans son cas, la voilà bien. Cependant, et même si toute l’oeuvre d’Hervé Guibert se place, dans le sillage de Michel Foucault, sous le signe de la vérité, c’est faire preuve de la plus extrême crédulité que de croire sur parole le romancier. Car la vérité trop nue, qui n’excite pas les hommes, est le plus souvent habillée des oripeaux du mythe.
 
Hervé Guibert, certes, utilise sa vie, celle de ses proches, comme matériaux fondamentaux de sa création littéraire. Mais il donne le plus souvent à ses livres l’appellation de roman. Que certains d’entre eux, et non des moindres, puisent abondamment dans son journal, est un fait avéré. Il n’en reste pas moins que l’écrit, au plus proche qu’il témoigne de la vie, n’est pas la vie. C’est donc, malgré toutes les tentations, avec la plus extrême prudence que nous analyserons les éléments autobiographiques issus de ses textes, en les confrontant systématiquement aux témoignages de ses amis, de ses proches et de ceux avec qui il a travaillé. Pas question d’épouser systématiquement ses ferveurs et ses rancunes, de suivre le sillage de ses calomnies ou de certaines affirmations parfois discutables. Hervé Guibert fait parfois preuve d’un ressentiment impitoyable, assez proche de celui de Jouhandeau dans son Journal. Tout l’intérêt de l’oeuvre de Guibert est là : rien n’est tout à fait faux, chaque détail est puisé à la source du réel. Mais la reconstruction est telle qu’on a tôt fait d’y perdre son latin.
 
 
 
 
 

[1]Hervé Guibert, Le Seul visage, éditions de Minuit, 1984
[2]Mathieu Lindon, Le Coeur fatigué, Libération, jeudi 14 janvier 1993
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Mardi 3 juillet 2007
 
Une visite à Rugby, capitale du sport du même nom et patrie du poète mythique Rupert Brooke.
 
Lundi 30 juillet 2001. 10h00. Le train de la Silverlink fend la campagne anglaise. Confort des sièges en velours bleu. Plaisir du courant d’air rafraîchissant après la traversée de Londres en métro bondé et moite. Charme des couleurs franches du paysage : le vert des arbres et des prairies, le bleu du ciel et le rouge des maisons. Impression de vitesse, de voyage, de départ, qu’on n’éprouve plus avec le TGV ou le Shinkansen. On se retrouve ici sur terre, dans un temps humain, un rapport direct aux choses et aux lieux.
 
Quand notre train en croise un autre, il doit s’immobiliser quelques minutes avant. La privatisation des rails britanniques et la multiplication des petites compagnies aboutissent à ce genre d’incohérence, faute de concertation, d’intelligence globale et de souci du service au public.
 
17h15. J’attends le train pour Birmingham dans la petite gare de Rugby. Journée pèlerinage sur les traces de Rupert Brooke. Une longue rue déserte au sortir de la gare, bordée de copropriétés de construction récente, aux façades de briques rouges et blanches, les fenêtres bordées de pots de fleurs. Les pelouses sont plantées de massifs de lavande odorante. C’est l’été. Le soleil à son zénith darde ses rayons brûlants. J’avance péniblement sur le trottoir chauffé à blanc. Etait-ce mon destin de périr cuit sur le trottoir d’une petite ville du centre de l’Angleterre ? A moins que je m’en tire avec un cancer de la peau.
 
Je suis les pancartes qui indiquent le centre ville et j’arrive à un square ombragé, Regent Place, où se dresse une statue à la mémoire de Rupert Brooke. La silhouette n’évoque pas l’élégance britannique qu’on pourrait imaginer pour un héros de la Verte Albion, mort à la guerre en 1915 – d’un empoisonnement dû à une piqûre de moustique, il est vrai. On pense plutôt à Rimbaud, à un jeune rebelle naturellement beau mais fagoté comme un paysan fraîchement débarqué de sa campagne. Rupert Brooke chantait la guerre, il célébrait son pays dans des sonnets légers et chantants que tous les petits anglais ont appris à l’école. Eût-il vécu, eût-il eu le temps de combattre, peut-être eût-il alors changé son fusil d’épaule, lui qui, dit-on – mais c’était une tradition dans l’Angleterre des high schools dans les années 1900 – avait déjà retourné sa veste, ou plutôt la portait réversible.
 
Pour prendre en photo la statue, future illustration d’un livre à venir sur le poète, je dois chasser un pigeon perché sur l’héroïque chef. Une vieille anglaise assise sur un banc, dans la pénombre d’une haie mal taillée, me lance : « Vous n’allez pas vous faire un copain ! » Elle parle du pigeon.
 
Je poursuis ma route vers le centre piétonnier et tombe sans le faire exprès – je n’ose pas dire « sans le vouloir » puisque après tout je suis venu pour ça – sur la Rugby School, un immense ensemble de bâtiments dont les principaux datent du XIXe siècle. Très fermés d’un côté, sur la rue Hillmorton, ils s’ouvrent de l’autre sur une magnifique pelouse aménagée en terrain de rugby : une pelouse sacrée pour les amateurs de ce sport puisque c’est là que fut « inventé » le rugby, à l’origine par une transgression des règles du football originel par William Webb Ellis qui, saisissant la balle au vol, pas encore tout à fait ovale, continua de courir, ce qui était évidemment contraire aux bonnes mœurs. Peu à peu, les nouvelles règles s’édifièrent, de manière concertée : c’était une affaire de jeunes, où les professeurs n’avaient pas leur place. Les garçons se réunissaient donc pour en discuter à l’ombre des arbres de « l’île » -- « the island » -- : ainsi avait-on baptisé une zone surélevée du terrain, plantée d’arbres et qui, dit-on, correspondait à l’emplacement d’un ancien cimetière de l’époque des Angles. Le professeur de l’école qui m’a fait visiter les locaux m’a confirmé l’information.
 
L’invention d’un nouveau sport – joué aujourd’hui dans plus de 70 pays – par non-respect pour les règles de la tradition : voilà le résultat de l’éducation britannique. Pendant la visite de l’école, guidée par un sympathique professeur de latin, d’autres exemples surgissent : notamment, l’ancienne classe des petits, une immense salle tout en longueur, dont les murs lambrissés sont couverts d’inscriptions gravées dans le bois : des noms, des dates, des insanités. Ce qui était condamné est maintenant considéré comme un témoignage historique. Quelle ironie !
 
L’interdit associé à une certaine indulgence : voilà qui contribue à donner à la jeunesse un sentiment de liberté. La création est sans doute la forme la plus élevée de la désobéissance. Une société qui veut avoir la paix interdit beaucoup, tolère pas mal, et évite ainsi des dépassements trop magistraux. La liberté ne compte pas. C’est son sentiment qui importe. C’est la libération qui exalte les esprits et les cœurs.
 
Pris quelques photos de la maison de Rupert Brooke, au 5 Hillmorton Road. Une construction victorienne toute simple, comme il en existe des milliers en Angleterre, avec son jardinet, ses bow-windows, ses briques rouges et sa partie blanche. La demeure paisible du principal de l’école – son père – à cinquante mètres de son lieu de travail.
 
Le musée de la Rugby School rend hommage au sport local – pardon, international ! --, à ses inventeurs, à ses diffuseurs, et aux personnalités célèbres qui sont passées par les fourches pas si caudines de son enseignement : Rupert Brooke, bien sûr, mais aussi Chamberlain, Lewis Carol, le monsieur de Guildford qui aimait photographier les petites filles – étonnant à quel point l’Angleterre victorienne, censément rigide, tolérait ce qu’aujourd’hui on condamnerait sans appel. Comme quoi, le libéralisme n’est pas toujours on l’on croit.
 
Thomas Arnold, un des précurseurs de la pédagogie moderne, dont les techniques d’enseignement, dès le milieu du XIXe siècle, firent tache d’huile dans le Royaume Uni, n’affirmait-il pas : « My object is to form Christian men, for Christian boys I can scarcely hope. » (« Mon objet est de former des hommes chrétiens, car des garçons chrétiens ce n’est pas pensable. »)
 
Avant de redescendre vers la gare, je pousse jusqu’au Clifton cemetery, qui relie Clifton Road et Lower Hillmorton Road. C’est là, sur l’emplacement des tombes familiales, qu’on a planté, au début des années 1920, à la demande de Mary Ruth Brooke, la mère de Rupert, la croix en bois originellement dressée sur la tombe du jeune poète, sur l’île grecque de Skyros.
 
On remarque à proximité la tombe de son père, William Parker Brooke, où sa mère l’a rejoint en 1930. Les années ont rongé le bois, presque effacé le nom du fils célèbre de Rugby. Mais son corps repose toujours sur un coin de terre étrangère qui reste, selon son vœu, comme une enclave lointaine, « for ever England ».
 
Christian Soleil
Août 2001
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Mardi 3 juillet 2007
TOKYO-AOUT-2006-011.jpg 
 
Quand l’enfant s’est approché, dans la station de métro d’Ueno, j’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’un mendiant. C’était un petit garçon d’une douzaine d’années, très mince, très pâle, joli comme une fille, et dont les yeux bridés avaient l’air d’un trait à l’encre de Chine sur une porcelaine. «Est-ce que je peux prendre une photo avec vous ?» a-t-il demandé en japonais. Je n’étais pas très sûr du sens de sa phrase, mais sa mère, qui suivait juste derrière, me montrait l’appareil photo déjà armé. «Il vous trouve un beau visage, expliquait-elle en s’excusant, il vous trouve beau». J’acceptai, bien sûr. Comment refuser ? Le petit garçon s’est approché de moi, j’ai posé la main sur son épaule. Il souriait aux anges. Après la double photo, la maman m’a demandé mon prénom. Nous avons pris le même métro pour Asakusa. J’ai vu qu’elle notait le prénom dans un carnet. Sur le trajet, le petit garçon me regardait avec amour, et la maman hochait la tête pour manifester sa reconnaissance. Je me contentais de sourire. Comment pouvaient-ils savoir que ce n’était pas moi qui leur faisais un don, en acceptant de poser pour eux, mais eux qui me mettaient du soleil au cœur ?
 
C’était mon dernier jour à Tokyo. Un jour de pluie, de cette pluie d’août qui ressemble à la mousson : drue, dense, ininterrompue. La grisaille du ciel paraissait se réverbérer sur le béton des immeubles de la ville et sur mon âme. J’éprouve toujours une certaine tristesse à quitter Tokyo, et plus généralement le Japon, parce que le sens du don des Japonais va me manquer jusqu’à ma prochaine visite. Il y a ce geste tout simple dans le moindre café ou restaurant, qui consiste à vous donner, dès l’entrée, une serviette humide pour vous rincer les mains, et selon les cas un verre d’eau fraîche ou du thé vert. Il y a cette manière, dès que vous vous arrêtez dans une rue de Tokyo, de Kyoto ou d’Osaka, de vous interpeller pour savoir si vous êtes perdu, si vous cherchez votre chemin. Il est impossible pour un étranger de déplier une carte dans la rue : il sera pris en charge avant, par un jeune punk anachronique, un homme d’affaires grisonnant, une jeune fille hyper maquillée en minijupe ou une dame en kimono.
 
En arrivant à Kyoto, l’autre jour, comme je cherchais la direction de mon ryokan[1] en sortant de la gare, un jeune couple s’est approché de moi. Je leur ai donné le nom de l’auberge et ses coordonnées. Le garçon a téléphoné depuis son portable pour demander à la réception où se situait exactement l’auberge. La jeune fille m’a abrité sous son parapluie. Ils ont ensuite pris un bagage chacun et m’ont accompagné jusqu’à l’adresse indiquée. A Hiroshima, quelques jours plus tard, même chose : je demande à une jeune femme en tailleur, très élégante au demeurant, quel bus je dois prendre pour me rendre au musée de la bombe atomique. Ni une ni deux, elle téléphone à son bureau pour annoncer qu’elle sera en retard, et m’accompagne jusqu’au musée, ce qui équivaut à une heure de trajet environ. Je ne parle pas de cet étudiant qui fait sauter ses cours pour m’accompagner jusqu’à mon hôtel à Osaka parce qu’il craignait que, fatigué, je ne m’endorme dans le métro et que je rate ma correspondance. Ni de ce vieux monsieur à la barbiche en pointe qui s’approche de moi au musée d’art moderne de Kamakura : «Bonjour, monsieur, me dit-il dans un excellent français. J’ai vu dans le livre d’or que vous venez de signer que vous êtes français. Aussi je voudrais vous offrir le catalogue de l’exposition. Les oeuvres que vous admirez sont celles de mon épouse. Elle est décédée voici quatre ans. Voici le catalogue. J’aime beaucoup la France où j’ai fait toutes mes études. Je suis trop vieux pour y retourner. Ce livre emportera un peu de ma mémoire dans votre pays.» Le vieux monsieur s’appelle Haruhiko Yasuda. Il est l’un des plus grands sculpteurs contemporains que le Japon connaisse.
 
Il y a quelques temps, à Nikko, ville de temples au Nord de Tokyo, un autre monsieur d’un certain âge m’aborde dans la rue : mon appareil photo était tombé de mon sac, il m’a couru après pour me le rendre. Avec sa jeune amie, qui est aussi son étudiante, nous prenons le même bus pour aller visiter un monastère dans la montagne. Il est peintre, expose dans les musées d’art moderne du monde entier, vit à New-York avec sa famille et donne des cours d’art plastique à l’université de Tokyo. Il m’invite au vernissage d’une exposition de ses oeuvres dans une galerie de Ginza le lendemain. Là, il me fait la surprise de ne servir que du vin français, et de me présenter à tous comme si c’était un honneur pour lui de m’avoir comme invité. Je partage un repas avec une poignée de ses amis et lui, il me fait un portrait au dos du catalogue de son exposition, et m’invite ensuite en tête-à-tête dans un bar qui ne passe que des chansons de Barbara, quelque part dans Roppongi. Nous terminons la soirée dans un karaoké. Voilà le sens du don à la japonaise : du don pour rien, du vrai don, du don pour l’autre, pour l’instant partagé, sans aucun espoir, surtout pas, de construire une amitié, de bâtir une relation, juste pour le bonheur éphémère, fugace, d’être ensemble, de voir éclore sur un visage un sourire, comme une fleur de cerisier au printemps qui, sitôt ouverte, disparaît à tout jamais dans son instant d’éternité.
 
En sortant de la station d’Asakusa, j’ai regardé s’éloigner l’enfant. Il s’est retourné plusieurs fois. C’est un enfant : il ne sait pas qu’on ne se retourne pas. J’ai marché le long de la Sumida qui roulait des eaux tumultueuses. La flamme de Philippe Stark, sur l’immeuble Asahi, était nimbée de brume. J’ai traversé le pont Azumabashi, longé l’autoroute suspendue jusqu’à Sumida Park. Je m’en souviens : c’est la promenade que j’ai faite en arrivant à Tokyo pour la première fois, il y a déjà pas mal d’années, tout juste débarqué de l’aéroport de Narita. Ce square abrite des arbres d’essences diverses, une butte de terre, un étang, une poignée de rochers comme un jardin zen improvisé. J’avançais sous une pluie battante. A un moment donné, les souvenirs de cette première errance dans le parc étaient si prégnants que je ne savais plus si je venais d’arriver pour la première fois à Tokyo, ou si j’y étais désormais chez moi. Je ne savais plus si j’étais l’enfant au doux sourire ou cet étranger qui avait accepté de lui donner son image. Je ne savais plus si j’étais un des ces sans-abri qui vivent sous des tentes dans les parcs de Tokyo ou ce voyageur esthète qui veut toujours créer des liens entre les choses. Voilà que je devenais goutte, flaque, étang. Voilà que j’étais aussi la pluie.
 
Il paraît que c’est juste ça, l’illumination.
 
Sumida Park, Tokyo, 28 août 2004.


[1] auberge traditionnelle.
par christian soleil publié dans : ETUDES ET ARTICLES
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Lundi 2 juillet 2007
Elle fut une figure emblématique des années 1950 et 1960. Elle vient de décéder d’une embolie pulmonaire. Sa vie fut une véritable saga, marquée par la gloire et la richesse, puis les déboires et la ruine. Un mythe disparaît.
 
Sagan est morte, et avec elle un peu de la rare légèreté qui restait au monde. Une vraie tristesse, douce et amère, m’a étreint à l’annonce de sa disparition. Nous dînions avec quelques collègues européens à la terrasse d’un restaurant de Montpellier, dans le quartier Antigone pensé par Ricardo Bofill : un cadre prétentieux évocateur des grandeurs nazies ou des fastes mussoliniens. Un ami catalan, qui avait jeté un oeil sur la télévision avant de quitter son hôtel, nous annonça qu’il pensait l'écrivain décédée, ayant entendu quelques paroles dithyrambiques à son sujet, alors que les chaînes de télévision nationales lui consacraient rarement la moindre parcelle de leur précieux temps d’audience. Le ton était convenable, convenu, conventionnel. Il s’était dit : Sagan est morte.
 
J’appelai immédiatement des proches sur mon mobile et ils me confirmèrent cette étrange nouvelle : Françoise Quoirez, qui avait troqué son nom contre celui d’une héroïne de Proust, s’était éteinte la veille à Honfleur. Pas si mal, Honfleur, pour cette aristocrate de gauche, admiratrice du grand Marcel, aussi moderne dans sa vie que classique dans son écriture.
                       
J’avais dix-huit ans quand parut La Femme fardée, en 1981. François Mitterrand venait d’être élu Président de la République. Bientôt allait disparaître l’espérance sociale qui avait fleuri quelques années plus tôt. Contredisant ceux de ses critiques qui jugeaient ses romans au nombre de caractères - d’imprimerie, s’entend - elle venait de produire une croisière épaisse où s’affrontaient des personnages de la jet-set, parfois insouciants, souvent désespérés, toujours intranquilles, attachants en tout cas pour le lecteur parce que présentés avec la sage bienveillance de l'écrivain qui en connaissait plus qu’un brin en matière d’âme humaine. L’Europe était encore l’Europe, c’est-à-dire la société du roman. Elle se trouvait encore à l’époque des Temps modernes, et n’était pas encore en train d’entrer dans cette autre époque qui n’a pas encore de nom et pour laquelle les arts n’ont pas beaucoup d’importance.
 
C’est à la même époque que j’écrivis à Françoise Sagan une longue lettre d’admiration, à laquelle elle répondit par quelques mots écrits, plus articulés que sa parole, des mots d’une tendresse exemplaire, des mots du coeur-esprit de cette femme écrivain qui fut avant tout un être humain libre jusqu’à l’auto-destruction.
 
Car Sagan fait partie de cette race d’artistes moins préoccupés d’eux que des autres, qui tentent de noyer dans une course éperdue de plaisirs un désespoir chronique qu’ils portent comme un bijou en pendentif. Elle est la soeur de Roger Nimier ou de Klaus Mann, la cousine de James Dean. Elle pourrait faire sienne la devise de ce dernier : «Vivre vite, mourir jeune, faire un beau cadavre». Ou reprendre à son compte la belle phrase de Marguerite Yourcenar : «J’ai failli connaître le bonheur de ne pas naître». Mais la mort sembla longtemps ne pas vouloir d’elle : d’accident de voiture en mal des hauteurs, d’excès d’alcool en glissement vers la cocaïne, Françoise Sagan n’aura laissé aucun répit à sa vie. Comme Klaus Mann, elle fut une aristocrate de gauche. Aristocrate pour la manière, l’élégance, le style, ce style qui fit à Edmonde Charles-Roux comparer Yves-Saint-Laurent à Léonard de Vinci. Une des dernières aristocrates, sans doute, de notre société qui en manque, confondant égalité et égalitarisme.
 
La mort de Françoise Sagan n’est pas triste : cette femme-là vécut comme elle le voulut, avec panache et avec tendresse. Elle prodigua son amour à qui elle voulut, et souvent, à travers ses livres, à l’humanité tout entière. Nous l’avons lue, nous l’avons aimée. Son départ ressemble à celui d’une femme qui se couche, le soir, très tard, dans la nuit tropézienne, après une journée bien remplie de travail et de fête, de certitudes et de doutes, d’amour et de désamour, de compagnie et de solitude, une de ces journées remplies de je-ne-sais-quoi et de presque-rien, sans grande importance parce que rien n’importe jamais vraiment, mais partie intégrante du bonheur de vivre, si fugace soit-il, puisque, comme elle le disait elle-même, il n’y a jamais que six ou sept moments de bonheur dans la vie, et ils ne durent pas plus d’un quart d’heure.
 
Le chef de l’Etat, plusieurs personnalités politiques de droite comme de gauche ont rendu hommage à Françoise Sagan, saluant une «figure éminente» de la vie littéraire française, «flamboyante» et «mélancolique». Peut-être eût-il mieux valu se préoccuper d’elle quand elle vivait, si elle était si précieuse à la France. «C’est avec une immense peine que j’apprends le décès de cette personnalité flamboyante, qui aimait la vitesse, qui croquait la vie à pleines dents, en dépit de ses fragilités», a déclaré le ministre de la Culture et de la Communication Renaud Donnedieu de Vabres. «Comme Proust, qu’elle admirait, elle a su scruter, comme en passant, les facettes de nos coeurs, de nos existences, de notre époque. Ce soir, ce n’est pas Bonjour tristesse, mais c’est un immense chagrin»